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Bourse : Adil Douiri, l’enfant terrible de la finance marocaine

Adil Douiri © DR

Ce pionnier des marchés vient d’introduire sa première filiale sur la place marocaine de Casablanca. Retour sur le parcours mouvementé de cet hyperactif, de la banque d’affaires à l’industrie en passant par la politique.

Après deux ans de silence, le tintement de la cloche de la Bourse de Casablanca retentit ce 11 mai, signe de l’arrivée d’une nouvelle recrue sur la place financière. Adil Douiri, 54 ans, voit enfin l’une des entreprises de son groupe Mutandis – fondé en 2008 – être admise sur les lignes de cotation. Lui qui a été un des premiers banquiers d’affaires du royaume a dû s’y prendre à deux reprises (lire ci-dessous) avant de réussir une première introduction en Bourse.

« Il avait très mal vécu sa première tentative ratée en 2015, quand l’introduction de Mutandis a été refusée, raconte une source de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC). Il croyait que les autorités en avaient après lui, alors qu’il avait tout simplement mal ficelé son dossier. » C’est que ce grand amateur de voitures de luxe, avec sa taille de basketteur, a toujours voulu aller plus haut, plus vite, faisant parfois de mauvais choix.

Ils lui ont valu des inimitiés aussi bien dans la sphère politique, où il a essayé de se faire un prénom, que dans les milieux financiers, où il a gagné ses galons.

 Casablanca Finance Group

L’avenir du petit-fils d’Ahmed Balafrej, figure emblématique de la lutte pour l’indépendance du Maroc, et fils de M’hamed Douiri, plusieurs fois ministre, était tout tracé. Diplômé de l’École nationale des ponts et chaussées de Paris, il réunit dès son retour au bercail, en 1992, les deux plus grands banquiers de la place, feu Abdelaziz El Alami (président de BCM, ancêtre d’Attijariwafa) et Othman Benjelloun (président de BMCE Bank), autour du même tour de table, ainsi que des fonds adossés à Rothschild et à Paribas, pour créer Casablanca Finance Group (CFG), une des premières banques d’affaires marocaines.

« La finance de marché en était alors à ses balbutiements et, grâce à son réseau – Douiri est issu de la grande noblesse fassie – et celui de ses actionnaires, CFG a capté de nombreuses opérations », se rappelle un vieux routier de la corbeille casablancaise.

A 33 ans, il se retrouve dans le think tank le plus select du royaume aux côtés d’un certain Mostafa Terrab, Aziz Akhannouch, l’actuel ministre de l’Agriculture, ou encore Abdeslam Ahizoune

La rapide notoriété acquise par la banque d’affaires, qui faisait aussi du courtage pour les investisseurs étrangers, tape dans l’œil des conseillers du roi Hassan II. Et, en 1996, Adil Douiri se retrouve dans le casting du G14, ce club de têtes bien faites ayant pour mission de tracer la nouvelle feuille de route du pays.

Échecs politiques

Une consécration pour le jeune prodige de 33 ans : il se retrouve dans le think tank le plus select du royaume aux côtés d’un certain Mostafa Terrab, aujourd’hui PDG du groupe OCP, Aziz Akhannouch, l’actuel ministre de l’Agriculture, ou encore Abdeslam Ahizoune, devenu l’inamovible patron de Maroc Telecom. Prélude d’une carrière politique qui va néanmoins tourner court et semble désormais derrière lui…

En novembre 2002, pour la formation du premier gouvernement sous son règne, Mohammed VI opte pour un Premier ministre non partisan en la personne de Driss Jettou. Ce dernier va s’appuyer sur une nouvelle génération de ministres issus du monde de l’entreprise. Adil Douiri, dont la famille est liée au parti conservateur de l’Istiqlal, est en pole position.

CFG ayant réalisé quelques mois auparavant une étude sur le secteur du tourisme (à l’origine du Plan Azur et de la Vision 2010), le patron de la banque d’affaires hérite naturellement de ce maroquin. Tout le long du mandat de Driss Jettou, l’étoile du jeune ministre est à son firmament. Lors du remaniement de 2004, il récupère même le département de l’Artisanat. Reste que dans les deux secteurs, ses feuilles de route se solderont par des échecs.

« Douiri n’a politiquement plus aucune chance, à moins d’un miracle »

S’il est l’un des initiateurs de l’open sky, qui va démocratiser le transport aérien au Maroc, ses résultats sont insuffisants pour qu’il soit reconduit dans le gouvernement, dirigé pourtant par l’Istiqlal, en 2007. « Abbas El Fassi [Premier ministre et secrétaire général de ce parti] n’avait pas digéré qu’Adil Douiri lui soit imposé comme l’un des ministres représentant son mouvement en 2002 », nous explique un ex-compagnon de route.

Adil Douiri doit alors se contenter d’une petite structure interne, l’Alliance des économistes istiqlaliens, pour garder un pied dans le parti. Dans l’espoir de se remettre en selle, il apporte son soutien à Hamid Chabat dans son putsch contre la famille El Fassi, en 2012.

Mais les déboires de ce nouveau secrétaire général lui seront fatals : après son échec face aux islamistes aux élections de 2015, il s’enferme progressivement dans une gestion autoritaire et perd finalement les rênes du mouvement. « Douiri n’a alors politiquement plus aucune chance, à moins d’un miracle », affirme notre source.

Mutandis

Heureusement pour cet ingénieur financier, la politique est toujours passée après le business. À la fin de son mandat ministériel, il s’est retrouvé écarté de la présidence de sa banque d’affaires – et il le restera jusqu’à la veille de sa transformation en banque universelle, en 2015. Mais il se lance dans le montage de la société d’investissement dont il a longtemps rêvé : Mutandis. Elle attire alors les plus grosses fortunes du pays.

Fin 2015, date de la dernière communication sur l’actionnariat du groupe, celui-ci incluait encore Othman Benjelloun (18,8 % du capital à travers BMCE Bank et RMA Watanya), la famille Bensalah (4,8 % portés par le holding Holmarcom) et Label’Vie de Zouhair Bennani (4 %). Mais les actionnaires historiques ont aujourd’hui tendance à vouloir se retirer.

« Personne ne peut remettre en cause la capacité d’Adil Douiri à séduire les fonds. Mais sa gestion demeure fortement critiquée. L’industrie n’a rien à voir avec les banques d’affaires, ce sont deux mondes différents » lance un financier

« Son objectif initial était de racheter des petites industries, les recapitaliser puis les revendre. Sauf qu’au fil des années, Mutandis est devenu un groupe industriel et commercial. Ce qui n’est pas vraiment du goût des premiers actionnaires », nous explique un acteur du marché.

Fuite des actionnaires ?

Douiri, qui a toujours réfuté cette idée, préfère mettre en avant les nouveaux actionnaires qui lui font confiance. Dernier en date, le fonds d’investissement Capital North Africa Venture fund II, géré par Capital Invest, qui a injecté 100 millions de dirhams (environ 9 millions d’euros). « Personne ne peut remettre en cause sa capacité à séduire les fonds. Mais sa gestion demeure fortement critiquée. L’industrie n’a rien à voir avec les banques d’affaires, ce sont deux mondes différents », lance un financier.

Le champ d’activité de Mutandis s’est en outre élargi depuis 2008. Le groupe dispose actuellement d’usines pour la fabrication de détergents, de conserves de produits de la mer, de bouteilles alimentaires et de jus de fruits. Et jusqu’en 2015, le groupe était aussi actif dans la distribution automobile et la gestion foncière, avant qu’Adil Douiri ne décide de faire une scission et de créer Mutandis Auto. Cette dernière porte Immorente Invest et Univers Motors, qui distribue notamment la marque Ferrari.

Et les dernières performances du groupe sont décevantes : avec une rentabilité ne dépassant pas les 2 %, dans le meilleur des cas, avec des années où ce taux frôlait 0 %, comme en 2013, Mutandis est loin d’être un placement en or. « Les sociétés d’investissement à proprement parler offrent de meilleurs rendements, avec beaucoup moins de risques et une gestion bien plus rigoureuse », précise ce connaisseur du marché.

La force de conviction d’Adil Douiri suffira-t-elle à retenir ses actionnaires ?


Introduction in extremis

L’introduction de Immorente Invest n’a pas été de tout repos pour le syndicat de placement. CFG Bank et Upline Securities ont eu beaucoup de difficultés à lever les 400 millions de dirhams que la filiale de Mutandis Auto était venue chercher pour son augmentation de capital. « On pouvait s’attendre à une clôture anticipée, surtout après presque deux années de disette à la Bourse de Casablanca, sauf que ce n’était pas le cas.

Nous avons été contraints de passer quelques coups de fil le dernier jour pour chercher les derniers millions », nous confie un des gérants de portefeuille ayant participé à l’opération. On reprochait à la foncière un modèle économique très peu habituel et une rentabilité assez timide, selon les analystes de la place.

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