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Cet article est issu du dossier «Sénégal : neuf mois pour convaincre»

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Politique

Sénégal : Hôtel de vide

Une affiche, placée devant l’hôtel de ville, présente le décompte des jours passés en détention par Khalifa Sall. © Sylvain Cherkaoui

Dans sa cellule de Rebeuss, où il est incarcéré depuis le 7 mars 2017, l’édile dakarois reçoit les membres de son cabinet, valide ou non les grandes orientations. Mais, à la mairie, son absence se fait sérieusement sentir.

Cris, pleurs, bousculades… Un invraisemblable tohu-bohu s’est emparé du palais de justice de Dakar après la condamnation, le 30 mars, de Khalifa Ababacar Sall à cinq ans de prison ferme. Et, comme à l’accoutumée, ses soutiens ont vitupéré contre une justice accusée d’être aux ordres du pouvoir.

Avec l’annonce de l’appel à la suite de sa condamnation, la saga judiciaire autour de l’affaire Khalifa Sall a encore de beaux jours devant elle. En attendant l’épilogue, qui reste conditionné par l’épuisement de toutes les voies de recours, la mairie de Dakar et ses 3 500 agents doivent fonctionner bon gré mal gré, depuis plus d’un an, sans leur capitaine.

« On s’est organisés pour garantir une certaine continuité », assure une source à la mairie. Depuis sa cellule de la prison de Rebeuss, où il séjourne depuis le 7 mars 2017, l’édile peut recevoir les membres de son cabinet autant de fois que nécessaire, entre 16 h 30 et 18 heures. Une largesse qui n’a pas toujours été de mise. Après la foule des premiers jours, ses visites hebdomadaires avaient été drastiquement réduites quelques mois plus tard, de vingt à dix personnes, et seulement le lundi. Face à la bronca, l’administration pénitentiaire avait finalement dû faire machine arrière.

Soubresauts judiciaires

Clément Tardif pour Jeune Afrique

Mais les conditions demeurent celles d’une vie carcérale, avec un temps de visite limité à quinze minutes et sous la surveillance d’un gardien. « Si l’on vient à plusieurs, notamment le vendredi, il faut bien se chronométrer pour que tout le monde puisse s’exprimer », explique la même source. Le maire doit, lui, s’imprégner ensuite de chaque dossier et valider ou non les grandes orientations.

L’exercice est d’autant plus délicat que le détenu le plus célèbre du pays n’a pas accès à internet ou à un téléphone portable et, de manière générale, à toute possibilité de se documenter par lui-même – bien qu’il dispose d’une bibliothèque alimentée par ses proches. Sa correspondance est également examinée avec minutie par la directrice de Rebeuss en personne. Une disposition qui a connu néanmoins quelques accrocs, avec la diffusion, lors des législatives de l’été 2017, d’un long texte intitulé « Khalifa Ababacar Sall vous écrit ».

À l’hôtel de ville, vaste bâtisse héritée de l’époque coloniale, l’absence du maire se fait ressentir. À l’extérieur du bâtiment d’abord, où une banderole rappelle quotidiennement aux passants le nombre de jours passés en prison par Khalifa Sall. Dans les couloirs ensuite, où l’on discute à l’envi des derniers soubresauts judiciaires de Monsieur le maire. Le bureau de ce dernier, situé au rez-de-chaussée, est d’ailleurs resté tel quel depuis son incarcération.

En attendant l’épilogue, la municipalité de Dakar doit fonctionner bon gré mal gré, depuis plus d’un an, sans son capitaine

Au premier étage, la première adjointe, Soham El Wardini, qui bénéficie d’une délégation de signature pour expédier les affaires courantes, relativise les conséquences de l’incarcération de Khalifa Sall sur le fonctionnement de la mairie. « On avait déjà pris l’habitude de travailler en son absence, explique-t-elle. En raison de ses obligations internationales [Khalifa Sall est notamment le secrétaire général de l’Association internationale des maires francophones], le maire voyageait beaucoup et s’appuyait sur l’équipe qu’il avait constituée. En ce sens, cela n’a pas changé grand-chose. »

Des blocages financiers

Et l’adjointe de mettre en avant la bonne tenue du conseil municipal, qui a voté, en janvier, le budget pour l’année 2018 – d’un montant de plus de 58 milliards de F CFA (environ 88,4 millions d’euros). « Nous constatons par contre un blocage au niveau des finances, regrette la première adjointe. Nous n’avons toujours rien perçu des impôts de l’année 2017. Ce qui nous oblige, pour le moment, à vivre avec les reliquats de l’année précédente. »

Autre difficulté soulignée : la frilosité des banques privées à prêter à la municipalité, laquelle est, à cause de cela, obligée de puiser dans ses fonds propres pour financer ses projets. Le nouveau système de paiement la contraint également à faire valider la moindre dépense par les services de l’État, par l’intermédiaire d’un agent du Trésor public. « Ce qui provoque un retard de paiement des prestataires », explique Babacar Ba, directeur adjoint du cabinet du maire. Ce genre de tracasseries ne date pas d’hier. « Les modalités de l’acte III de la décentralisation, votée en 2013, dépossèdent la ville de nombreuses compétences », rappelle une source proche de l’équipe municipale.


Un avenir politique en pointillé

Khalifa Sall pourra-t-il participer à la prochaine élection présidentielle ? Depuis le début de l’affaire, en avril 2017, ses avocats font feu de tout bois pour ralentir la machine judiciaire. Avec un objectif en tête : faire en sorte que le maire de Dakar ne soit pas condamné définitivement et rendu inéligible avant le 25 janvier 2019 – date à laquelle le Conseil constitutionnel publiera la liste définitive des candidats du scrutin. Auquel cas Khalifa Sall pourrait être en mesure de faire campagne depuis sa cellule de Rebeuss en vue d’accéder à la magistrature suprême.

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