Gabon, à la recherche du temps perdu

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Le président gabonais, Ali Bongo Ondimba, au Palais de l'Élysée pour la préparation de la COP21, à Paris, le 10 novembre 2015. © Francois Mori/AP/SIPA

La récente dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement du Gabon par la Cour constitutionnelle marque l’épilogue de la longue période de transition ouverte au lendemain de la crise postélectorale de 2016. Ali Bongo Ondimba a donc repris la main. Revers de la médaille : il doit désormais assumer l’entière responsabilité de ses choix et, surtout, obtenir rapidement des résultats.

Édito. La dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement du Gabon par la Cour constitutionnelle a fait couler beaucoup d’encre. Et suscité dans la classe politique comme dans les médias les commentaires les plus contrastés. Pour les uns, c’est un camouflet infligé à Ali Bongo Ondimba (ABO). Pour les autres, une dérive monarchiste doublée d’un coup d’État institutionnel. Une drôle de séquence vient décidément de se jouer à Libreville !


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La vérité est qu’on assiste à l’épilogue de la longue période de transition ouverte au lendemain de la crise postélectorale de 2016, qui vit les deux camps, celui de Jean Ping et celui d’ABO, passer plus de temps à jouer aux échecs (l’effarante ouverture simultanée de deux « dialogues nationaux ») et à remobiliser leurs troupes qu’à véritablement guerroyer l’un contre l’autre. Que de temps perdu, alors que le Gabon ne peut guère s’offrir le luxe de l’inertie !

L’objectif d’ABO est d’organiser à brève échéance des législatives. Et, naturellement, de les gagner

Vice-président de l’Union nationale et ancien Premier ministre, l’opposant Casimir Oyé Mba nous confiait il y a peu que « le temps joue en faveur d’Ali Bongo Ondimba », et que la stratégie jusqu’au-boutiste et l’entêtement de Jean Ping et des radicaux de son entourage à refuser tout dialogue avec le pouvoir lui paraissaient voués à l’échec. Les faits lui ont donné raison. Résultat : l’opposition est aujourd’hui en miettes et Ping, de plus en plus isolé.

Les nominations dans le gouvernement qui a prêté serment le 7 mai de Jean De Dieu Moukagni Iwangou au ministère de l’Enseignement supérieur, de Michel Menga M’Essone, le désormais ex-bras droit d’Alexandre Barro Chambrier, à l’Habitat et de David Mbanga au Commerce portent à sept le nombre des transfuges de l’opposition figurant dans l’équipe d’Emmanuel Issoze Ngondet. On peut évidemment y ajouter le vice-président, Pierre-Claver Maganga Moussavou, cet inlassable explorateur du marigot politique gabonais. Cela commence à faire beaucoup.

Vent du boulet

Lors de la présidentielle de 2016, ABO avait senti le vent du boulet. Il s’est donc employé à remettre son camp en ordre de bataille. Aussi bien à la présidence, où il s’est choisi un nouveau directeur de cabinet en la personne de Brice Laccruche Alihanga, que dans la haute administration ou au Parti démocratique gabonais. Rajeunissement des cadres, promotion de nombreuses femmes (pas moins de 13 sur 40 dans le nouveau gouvernement – une première), clarification des règles du jeu afin de mettre un terme aux joutes intestines, obligation de résultat imposée aux ministres… L’objectif est d’organiser à brève échéance des législatives. Et, naturellement, de les gagner. Mal élu et contesté, ABO a vu son image se ternir. Mais il reste le seul maître à bord et peut gouverner à sa guise. Qui l’aurait cru, il y a seulement quelques mois ?

Contexte propice

Côté opposition, la situation est toute différente : Jean Ping a perdu la main. À l’approche des législatives, maintenir la mobilisation de ses troupes alors que ses moyens financiers se réduisent comme peau de chagrin relevait de la mission impossible. Ceux qui l’ont accompagné dans l’extraordinaire aventure de la présidentielle – pour la première fois, l’opposition s’y présentait soudée derrière un unique candidat – l’ont peu à peu compris : avec Ping, l’horizon est irrémédiablement bouché.

Si la page de la crise postélectorale est tournée, le chef de l’État doit désormais assumer l’entière responsabilité de ses choix. Et, surtout, obtenir rapidement des résultats

Du coup, les intérêts particuliers ont repris le dessus. Mieux vaut, n’est-ce pas, être ministre ou député, quitte à se renier, que de ronger son frein en attendant un hypothétique renversement de la situation. Rappelons qu’au Gabon la tradition du retournement de veste est solidement ancrée. Et que, depuis la mort de Pierre Mamboundou, en 2011, rares sont les opposants à avoir fait preuve de constance.

« Ali » a donc repris la main. La page de la crise postélectorale est tournée. Revers de la médaille : le chef de l’État doit désormais assumer l’entière responsabilité de ses choix et, surtout, obtenir rapidement des résultats, notamment en matière d’emploi et d’amélioration des conditions de vie de la population.

Le contexte y est plus propice qu’hier. Le FMI table sur une croissance de 2,7 % en 2018, contre 0,8 % en 2017 et, peut-être, 3,7 % en 2019. Le baril de pétrole remonte, la production de manganèse et d’huile de palme croît, la transformation du bois progresse (grâce notamment au contreplaqué). Bref, le patient gabonais reprend des couleurs, mais reste encore loin de la guérison. En aucun cas, il ne peut se permettre une rechute.

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