Donald Trump, Kim Jong-un et le « troisième homme »

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Moon Jae-in, l'actuel président de la Corée du Sud © Pool for Yomiuri/AP/SIPA

On ne nous parlera bientôt plus que de la rencontre entre Donald Trump, l’actuel président des États-Unis, et Kim Jong-un, le maître tout-puissant de la Corée du Nord. Hier encore, les deux hommes s’insultaient à distance comme des palefreniers.

Édito. Et voilà que, brusquement, ils se mettent à se faire des mamours – toujours à distance. Comme s’ils voulaient donner d’eux l’image moins belliqueuse d’hommes élevés dans des mondes certes différents, mais conduits à se serrer la main et à « causer ».

S’ils avaient pu se faire la guerre, ils l’auraient fait depuis longtemps

On nous dit qu’ils tiennent notre sort entre leurs mains dès lors qu’ils détiennent l’un et l’autre, mais l’un plus que l’autre – « mon bouton (nucléaire) est plus gros que le tien » –, l’arme capable de s’infliger mutuellement de graves dommages, voire de se détruire. Et nous avec.

N’en croyez rien. S’ils avaient pu se faire la guerre, ils l’auraient fait depuis longtemps, soit par une déclaration en bonne et due forme, soit par surprise ; s’ils avaient voulu se comprendre et s’engager dans la voie de l’entente, eux ou leurs prédécesseurs ne seraient pas restés dans cette situation de « ni guerre ni paix » qui perdure depuis soixante-cinq ans.

Deux pays, un peuple

Les Coréens du Nord et du Sud sont les deux parties d’un même peuple. Une langue et des religions communes les ont soudés, cinq mille ans durant. Puis une guerre les a séparés, favorisée par leurs alliés respectifs : l’URSS et la Chine, d’un côté ; les États-Unis et le Japon, de l’autre.

Deux régimes on ne peut plus opposés ont alors pris conjointement leur essor : au Nord, une « monarchie communiste » héréditaire depuis trois quarts de siècle ; au Sud, une république puissante, aidée par les États-Unis.

Décennie après décennie, grâce à l’acharnement au travail de ses citoyens et à la bonne stratégie économique élaborée par ses dirigeants, la Corée du Sud (52 millions d’habitants, soit deux fois plus que sa voisine du Nord) est devenue un pays avancé et une démocratie exemplaire, la onzième puissance mondiale, un deuxième Japon, en somme.

Pendant ce temps, la Corée du Nord s’est saignée à blanc et a subi ostracisme et sanctions, ce qui ne l’a pas empêchée de devenir, dans les pires difficultés, la neuvième puissance nucléaire militaire de la planète.

Stratégies opposées

Les États-Unis considèrent ce petit demi-pays comme le chef de file de « l’axe du mal ». Le service militaire y est de dix ans pour les hommes et de sept ans pour les femmes ; son revenu annuel par habitant, de l’ordre de 1 100 dollars, n’est que le vingtième de celui de la Corée du Sud (23 000 dollars).

Le résultat de ces stratégies opposées – capitaliste pour l’un, communiste pour l’autre – est étonnant. Bien nourri et mieux soigné, un Coréen du Sud est, en moyenne, de 3 à 8 cm plus grand que son cousin du Nord. Et son espérance de vie à la naissance est de dix à douze ans plus longue (voir graphique).

Mais, protégée par les États-Unis, accueillant depuis plus de soixante ans sur son territoire un contingent militaire américain de 28 000 hommes, la Corée du Sud reste un nain militaire.

Tel est le décor de la rencontre annoncée entre Donald Trump et Kim Jong-un. Chacun d’eux s’octroie le mérite de l’avoir voulue. Et l’on spécule déjà sur un éventuel prix Nobel de la paix pour cet étrange attelage. Kissinger et Lê Duc Tho, Sadate et Begin, Arafat, Rabin et Peres ne l’ont-ils pas obtenu, au siècle dernier, pour avoir symbolisé la fin d’un état de guerre qui s’éternisait ?


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Moon Jae-in, générosité et réalisme

Mon propos est d’attirer votre attention sur le rôle capital d’un « troisième homme » sans lequel Trump et Kim en seraient encore à échanger invectives et menaces. Cet homme dont nous ferions bien de retenir le nom est l’actuel président de la Corée du Sud : Moon Jae-in.

Nous l’avons aperçu lors de sa rencontre du 27 avril avec Kim Jong-un ; à 65 ans, c’est un homme expérimenté qui « sait déjà et peut encore ». Cet avocat connaît bien son pays et le reste du monde ; il a la générosité d’un homme politique de gauche et le réalisme de quelqu’un qui a manifesté dans la rue et connu la prison.

 J’ai connu la pauvreté dans un pays en guenilles. Jamais je n’oublierai les gens marginalisés ou dans le besoin

Ses parents sont très pauvres et originaires de Corée du Nord. Comme des dizaines de milliers d’autres réfugiés, en 1950, ils ont fui la guerre et se sont installés au Sud. Aîné d’une fratrie de cinq, Moon Jae-in est né en Corée du Sud le 24 janvier 1953 : « J’ai connu la pauvreté dans un pays en guenilles, écrit-il dans son autobiographie. Jamais je n’oublierai les gens marginalisés ou dans le besoin. »

Réunification

Élevé dans la religion catholique (11 % de la population), il militera pour les droits de l’homme et optera pour une carrière politique. Le 10 mai 2017, il y a tout juste un an, il est élu président de son pays et s’est installé à la « Maison bleue ». Il a promis de « faire de la Corée du Sud une société juste et équitable et, pour cela, de tout changer : l’économie, les médias, la politique ».

Moon Jae-in est un idéologue de la réunification des deux Corées, qu’il croit nécessaire, possible et bénéfique pour les deux parties d’un même pays dont la division ne date que de soixante-dix ans. Il aspire à cette réunification comme les panafricanistes à l’unification de l’Afrique, et les Maghrébins à la construction d’un Maghreb uni.


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« Je suis prêt à prendre l’avion pour Washington, Pékin ou Tokyo, à me rendre à Pyongyang pour favoriser la réunification des deux Corées, dès que les conditions en seront réunies. Ma mère est la seule de sa famille à avoir pu s’échapper. Elle a aujourd’hui 90 ans et j’espère qu’elle pourra avant de mourir revoir sa sœur cadette, restée au Nord. »

L’Histoire semble offrir à Moon Jae-in l’occasion de contribuer à la réunification de son pays. Il l’a déjà saisie puisque son bâton de pèlerin l’a déjà conduit à Washington et à Tokyo. Nous lui souhaitons de transformer son rêve en réalité. Si cela se réalise, c’est à lui qu’il faudra décerner le prix Nobel de la paix.

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