Algérie : le mystérieux Ali Haddad, magnat du BTP proche du cercle présidentiel

Dans son bureau, à Alger, en 2016. © Romain Laurendeau pour JA

À la tête de l’un des plus importants groupes algériens de BTP, l’homme d’affaires proche du cercle présidentiel a étendu son influence à la sphère politique. Et suscite bien des fantasmes.

La notoriété ? Il s’en passerait volontiers. Non qu’Ali Haddad ait des choses à cacher, jurent ses amis. La discrétion est sa seconde nature. Lui-même confesse être un « grand timide ». Mais comment éviter les projecteurs lorsque l’on est la star du patronat ? En novembre prochain, l’homme fera face à un dilemme : briguer un deuxième mandat à la tête du Forum des chefs d’entreprise (FCE) et embrasser de nouveau la pression qui va avec… ou passer la main et retrouver un peu de quiétude.

Si lui ne dit mot de ses intentions, son entourage laisse entendre que le choix est loin d’être évident. « La présidence du FCE l’a violemment propulsé sur le devant de la scène, ajoute un jeune patron. L’omniprésence médiatique lui fait prendre des coups. » En rendre quelques-uns aussi. Jusqu’au KO. L’ancien Premier ministre Abdelmadjid Tebboune en a fait l’amère expérience.

Abdelmadjid Tebboune et la guerre contre « l’argent sale »

Les parties de chasse au gros gibier sont si imprévisibles qu’il n’est pas rare que le chasseur finisse en proie. Nommé Premier ministre le 24 mai 2017, Abdelmadjid Tebboune se lance l’été dernier dans une guerre éclair contre « l’argent sale », qui, dit-il, a envahi la sphère politique. « En concertation avec le président », assure le même à ses proches, l’ordre aurait été donné lors d’une rencontre en tête à tête à Zeralda, à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, dans la résidence privée d’Abdelaziz Bouteflika.

Abdelmadjid Tebboune comprend à la colère du chef de l’État qu’il lui est demandé de faire le ménage chez les hommes d’affaires. « Pour qui se prennent-ils ? aurait pesté le premier magistrat. Ils ont dépassé toutes les limites. » L’instruction est réitérée quelques jours plus tard, en présence cette fois d’Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée. La même exaspération à chaque fois. Et le même soin de ne désigner aucune cible explicite. Abdelmadjid Tebboune s’est chargé de traduire.

Les hostilités sont lancées le 15 juillet. Une cérémonie de remise de diplômes se tient à l’École supérieure de la sécurité sociale, sur les hauteurs d’Alger. Tout le gratin algérois s’y presse. Le Premier ministre est attendu. Ali Haddad est arrivé en avance. Tout comme Abdelmadjid Sidi Saïd, le secrétaire général de la puissante UGTA, premier syndicat des travailleurs, très proche du pouvoir. Très vite, un malaise s’installe derrière les sourires de façade. Le bruit court que le Premier ministre exige le départ d’Ali Haddad de la cérémonie. Mais nul n’ose en aviser le PDG du groupe ETRHB. C’est Abdelmadjid Sidi Saïd qui s’en charge. « Si tu pars, je pars avec toi », ajoute le syndicaliste. La traque peut commencer.

Confidences sur le train de vie des « oligarques »

Deux jours plus tard, des mises en demeure sont adressées à l’ETRHB. Le gouvernement reproche à l’entreprise d’Ali Haddad ses retards dans l’exécution d’une vingtaine de projets se chiffrant à 3,4 milliards d’euros. Le businessman répond point par point dans la presse. Silence de l’exécutif. Mais en parallèle, Abdelmadjid Tebboune et son entourage se répandent en confidences sur le train de vie des « oligarques », ce terme désormais utilisé pour disqualifier ceux qui gravitent autour du président du FCE. Le Premier ministre reçoit à tour de bras dans son bureau. À ses convives, il se plaint des largesses supposées dont auraient bénéficié les hommes d’affaires proches de Haddad. Stupeur et colère du principal intéressé.

La disgrâce est en marche. Sous le couvert de l’anonymat, une partie de la nomenklatura algérienne se délecte de la chute programmée du golden boy. « Ce n’est qu’une question de semaines, voire de jours », croit savoir un diplomate. D’aucuns lui prédisent le même sort que Rafik Khalifa, cet ancien milliardaire qui a connu gloire et fortune au début des années 2000, avec la bénédiction du pouvoir, et qui croupit désormais en prison pour malversations. Mais Ali Haddad connaît son histoire. Et le natif d’Azeffoun, village côtier de Kabylie, a appris à se défendre.

Saïd Bouteflika, son fidèle allié

Le président du FCE contre-attaque. À ses côtés, deux fidèles alliés : Abdelmadjid Sidi Saïd et surtout Saïd Bouteflika, l’influent conseiller spécial et frère du chef de l’État. La première humiliation est infligée à Abdelmadjid Tebboune le 30 juillet. L’Algérie enterre Redha Malek, ancien dirigeant du FLN et négociateur des accords d’Évian. Devant la dépouille, au carré des martyrs du cimetière d’El Alia, Saïd Bouteflika et Ali Haddad s’affichent côte à côte. La complicité est évidente, entre éclats de rire et échanges amicaux sous l’œil des caméras.

À deux mètres, Abdelmadjid Tebboune affiche une mine déconfite. Inséparables, Saïd Bouteflika et Ali Haddad repartent dans la même voiture après les obsèques. La scène vaut mille mots. Pour le Premier ministre. Pour l’opinion publique. Le pouvoir protège l’allié Haddad du serviteur Tebboune. Quinze jours plus tard, ce dernier est limogé sans ménagement. À peine trois mois après sa nomination. Le chasseur est devenu la proie.

Bien sûr, le bras de fer engagé par l’ancien Premier ministre contre Ali Haddad n’est pas l’unique raison de son limogeage. Une rencontre en catimini avec son homologue français Édouard Philippe le 7 août à Paris avait déjà entamé son crédit auprès de la présidence. Malgré tout, l’épisode forge une légende : celle de l’intouchable Ali Haddad. C’est que l’Histoire semble se répéter. Quelques mois auparavant, un différend protocolaire entre l’homme d’affaires et un autre Premier ministre, Abdelmalek Sellal, s’était aussi soldé par le départ du second. Chaque fois que la vox populi prédit sa chute, Ali Haddad triomphe de son adversaire. L’influence qui lui est prêtée est désormais sans limites.

Croire qu’il fait et défait les carrières de ministres, c’est lui prêter une influence qu’il n’a pas

De lui, on dit beaucoup de choses. Il nommerait des ministres. Aurait son mot à dire sur la promotion de préfets. Placerait ses hommes au cœur des centres de décision. Ali Haddad serait consulté par Saïd Bouteflika à chaque remaniement. Il organiserait des rendez-vous entre hommes d’affaires et ministres. Rassurerait certains sur leur maintien quand il indiquerait à d’autres la porte de sortie. L’ancien président de la Fédération algérienne de football Mohamed Raouraoua, par exemple. C’est Ali Haddad qui lui aurait intimé l’ordre de quitter son poste, en se présentant alors comme l’émissaire de Saïd Bouteflika.

Si de tels pouvoirs lui sont prêtés, c’est sans doute en raison de l’opacité qui entoure la gestion des affaires de l’État. La relation étroite qu’entretient Ali Haddad avec les décideurs intrigue. C’est que, en plus d’être un intime de Saïd Bouteflika et de connaître depuis des années Abdelmalek Sellal ou l’actuel Premier ministre Ahmed Ouyahia, Ali Haddad est un allié indéfectible du chef de l’État, dont il a financé, comme d’autres membres du FCE, les campagnes électorales. Lui sourit des spéculations sur son entregent, purs fantasmes, à en croire ses proches.

« C’est vrai qu’Ali a entretenu une grande amitié avec Abdelmalek Sellal, admet l’un de ses amis. Il a pu être consulté pour la nomination de certains cadres. Mais on lui demandait juste un avis. De là à croire qu’il fait et défait les carrières de ministres, c’est lui prêter une influence qu’il n’a pas. »

 Des accusations de favoritisme ou de prédation

Le patron de l’ETRHB assume en tout cas ses amitiés. Il leur doit une partie de sa ­réussite et ne s’en cache pas. La ­fréquentation des hommes du président lui ouvre des portes et, jurent certains, lui ­permet de siphonner les marchés publics, d’éliminer ses concurrents ou d’obtenir plus facilement des emprunts. « Haddad est une créature de la commande publique associée au pouvoir, décrypte un initié du sérail. Son groupe dépend ­exclusivement de cette commande. Si celle-ci se raréfie, il disparaît avec. Il n’a pas pris l’escalier de la réussite, mais ­carrément l’ascenseur. » Les accusations de favoritisme ou de prédation ulcèrent le principal intéressé.

Le pire ? Les doutes sur la solidité de son groupe. Il ne répond jamais directement aux mises en cause. Ses amis s’en chargent pour lui. « Ali s’est fait des ennemis en faisant de la politique, analyse l’un d’eux. Tout le monde travaille avec l’argent public et l’argent des banques. Combien de chefs d’entreprise ont reçu des sommes faramineuses, comme lui, sans connaître la même réussite ? Il ne doit celle-ci qu’à ses efforts et son sérieux. »

« Diplomatie parallèle, oligarchie, influence politique, des foutaises tout cela, récuse un autre. Les commandes publiques ? C’est toute la structure de notre économie qui en dépend. La puissance ? Si tel était le cas, son groupe de médias croulerait sous la pub. Il n’en est rien. Sa proximité avec le pouvoir ? Il n’est pas interdit d’en être l’allié. Est-ce que Haddad a écrasé ses adversaires ou leur a chipé des marchés ? Si cela était avéré, nos concurrents étrangers auraient contesté ou protesté. En Algérie, la réussite est suspecte. On croit qu’il est impossible de réussir sans avoir un général, un ministre ou un président devant, derrière ou à ses côtés. »

Un parcours atypique

La défiance à l’égard d’Ali Haddad et de ses affaires est amplifiée par son profil ­atypique dans le paysage des businessmen algériens. À la fin des années 1980, alors que ses camarades héritent d’affaires déjà lucratives, lui, le cadet d’une fratrie de six garçons et deux filles, lance sa petite ­entreprise de BTP avec une brouette, une pelle et un ouvrier. Trente années plus tard, à 53 ans, le voilà à la tête d’un ­conglomérat dont les activités vont du BTP aux médias en passant par le sport, l’hôtellerie et le ­tourisme, le transport, l’industrie pharmaceutique ou encore l’hydraulique.

En plus de diriger ce groupe tentaculaire, ce père de trois enfants préside le FCE depuis novembre 2014. Une récompense pour avoir assuré le soutien du syndicat patronal au quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. « À vrai dire, il ne voulait pas de cette responsabilité », assure un témoin de l’époque. Ses « amis » lui auraient forcé la main. Le FCE compte 7 000 entreprises brassant plus de 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La fonction de président le met dans la lumière. Et l’expose.

De ses discours, ses détracteurs moquent les hésitations et autres approximations linguistiques. « Ali a deux problèmes : l’élite francophone et les opposants à Bouteflika, tranche un ancien ministre qui le qualifie d’ami. C’est très mal le connaître que de penser qu’il serait un joujou entre les mains d’autrui. » Ali Haddad s’en soucie comme d’une guigne. « Les critiques glissent sur lui, note l’un de ses intimes. Il parle sans filtre et évolue sans filet parce qu’il est comme ça dans la vie de tous les jours. Non ­seulement il n’a pas d’états d’âme, mais son cuir s’est tanné au fil des ans. Atteint et affecté par les attaques ? Peut-être parfois. Mais il en faut beaucoup plus pour le déstabiliser. » Pour l’heure, le patron de l’ETRHB a résisté à toutes les bourrasques. Ses adversaires sont prévenus.


Un groupe Tentaculaire

L’homme est d’ordinaire pudique. Mais quand il évoque son groupe, Ali Haddad se fait lyrique. « L’ETRHB, c’est l’amour de ma vie », confie-t‑il en privé. L’idylle dure depuis trente ans. L’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments, créée en 1988, emploie aujourd’hui quelque 15 000 salariés.

« Mon premier contrat, c’était la construction de trottoirs en Kabylie », se rappelle l’homme d’affaires. Aujourd’hui, le groupe se déploie toujours dans le BTP, mais aussi dans le sport, l’hôtellerie, le transport, l’industrie pharmaceutique ou les médias. Le conglomérat revendique un chiffre d’affaires de 768 millions d’euros pour l’exercice 2017.

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