Politique

Tunisie : mascarade parlementaire

L'Assemblée tunisienne des représentants du peuple, lors de l'inauguration du nouveau Parlement le 2 décembre 2014. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L'Assemblée nationale tunisienne est devenue un théâtre pour les parlementaires, dont certains n'hésitent plus à user de grossièretés et de menaces. De quoi lasser le peuple tunisien.

Tribune. «Karakouz. » C’est le mot qu’a employé récemment le vice-président tunisien de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), l’islamiste Abdelfattah Mourou, pour décrire l’hémicycle où il siège. Le terme vient du turc « karagöz », qui désigne le théâtre d’ombres. En arabe, il décrit un personnage ou une situation clownesques. Et il est vrai que le meilleur bêtisier politique de la Tunisie post-révolutionnaire se passe au palais du Bardo. On y compte le plus grand nombre d’injures, de grossièretés et de menaces qui pourraient faire figurer l’ARP au palmarès des hémicycles les plus agités de la planète.

Cela a commencé en 2011 avec les saillies d’un certain Brahim Gassas, ex-chauffeur de louage devenu député. Ce monsieur avait coutume de défaire son turban et de cracher sur tout le monde à chacune de ses apparitions. Il restera dans l’histoire pour ce fameux cri contre l’égalité des sexes : « La place de la femme se trouve à la maison pour s’occuper de ses enfants et laver les pieds de son mari ! »

Florilège d’amabilités parlementaires

La députée Samia Abbou – Bloc démocratique – s’est faite spécialiste de l’interpellation irrespectueuse du chef de l’État, qu’elle a traité entre autres de « chef de mafia ». Les élues d’Ennahdha ne sont pas en reste. Passons sur la constituante Sonia Ben Toumia, devenue célèbre pour son recours à un français qui laisse présager le déclin de la langue de Molière en Tunisie. C’est sa collègue Monia Brahim qui s’est surpassée de dessous son voile en interpellant en ces termes le président de l’Assemblée, Mohamed Ennaceur : « Je suis plus virile que toi ! »

Je suis venu en kamikaze pour vous faire exploser

Dire que l’orthodoxie religieuse dont se réclame cette députée interdit même l’usage de la voix féminine en public ! Mabrouk Hrizi – du parti de l’ancien président Moncef Marzouki – a pour sa part menacé au cœur de l’enceinte : « Je suis venu en kamikaze pour vous faire exploser. » Heureusement que ses collègues ne l’ont pas pris au mot.

À l’adresse du député Ali Bennour affirmant que seul un recours à l’armée pourrait faire sortir le pays de la crise, Imad Daïmi – autre affilié de Marzouki – s’est fendu d’une fatwa à son encontre afin qu’il soit « découpé en 24 morceaux et jeté dans les 24 wilayas du pays ». Aux « daéchiens » de l’Assemblée – comme on appelle désormais les semblables de Daïmi –, il faudrait ajouter Yassine Ayari, qui s’était fait remarquer jadis en brandissant le drapeau noir de l’État islamique et qui a lancé au ministre de l’Éducation, Hatem Ben Salem, cette phrase révélatrice du peu de considération dont jouissent les ministres de la Tunisie actuelle : « Je suis ton patron et le patron de ton patron ! »

Enfin, cette sommation très « classe » d’un député du Front populaire, Ammar Amroussia, faite au chef du gouvernement, Youssef Chahed : « Ôte ta main du peuple, sinon on va te descendre le pantalon. »

Théâtre

Impressionnés au début de la Révolution par une liberté de ton inhabituelle – fût-elle proche de l’injure –, les Tunisiens ont fini par se lasser. Ils se disent choqués par la vulgarité et ulcérés par le comportement d’élus qu’ils n’estiment pas dignes de les représenter. Les analystes ne s’étonnent plus de voir les jeunes se détourner de la politique, les adultes préférer les terrasses des cafés aux bureaux de leur administration, les amateurs de foot se passionner pour la prochaine Coupe du monde davantage que pour les élections locales, et les femmes zapper le feuilleton parlementaire pour les séries turques.

Personne n’est dupe. D’aucuns savent que ces querelles d’élus ne servent pas l’intérêt du peuple ; que les votes s’achètent tout autant que les consciences ; que les vrais accords se font dans les coulisses et que ceux qui gouvernent réellement ne sont pas forcément ceux qui sont sur scène. Karagöz. Le mot est juste.

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