Interview – Barthélémy Gaillard : « Chacun rêve d’être le nouveau Drogba »

Jeunes joueurs à l’AS Dakar Sacré-CSur, en août 2016. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Avec leur enquête sur l’esclavage moderne des footballeurs africains, les journalistes Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes dénoncent des réseaux mafieux jouant sur l’attrait exercé par les grands clubs européens.

Chaque année, de nombreux jeunes joueurs africains tombent dans les filets de réseaux mafieux plus ou moins bien organisés. Des escrocs leur promettent un avenir dans de grands clubs européens et beaucoup se retrouvent dans des situations dramatiques. Sans argent, sans papiers, et loin de leurs rêves de grandeur, comme l’explique Barthélémy Gaillard, auteur, avec Christophe Gleizes, du livre Magique Système. L’esclavage moderne des footballeurs africains.

Jeune Afrique: Vous avez parcouru plusieurs pays africains pour mener votre enquête. Pourquoi avez-vous choisi spécifiquement le Mali, le Ghana, la RD Congo, la Gambie,la Côte d’Ivoire et le Togo?

Barthélémy Gaillard : L’Afrique de l’Ouest est la zone la plus concernée par l’exode massif de jeunes joueurs. Et ces six pays comptent parmi les plus touchés. Le Nigeria, où nous n’avons pas pu nous rendre, et le Cameroun sont eux aussi très impactés. Selon une enquête menée par l’Observatoire du football du Centre international d’étude du sport (CIES) de Neuchâtel (Suisse), dans le top 20 des pays « exportateurs », on retrouve le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Sénégal.

Vous avez rencontré la plupart des acteurs de ce trafic,dont ceux qui en profitent ouvertement. Cela a été difficile ?

Pas vraiment. Nous garantissions l’anonymat. Ce qui nous a frappés, c’est le sentiment d’impunité qui se dégageait de certains de nos interlocuteurs impliqués directement ou indirectement dans ces trafics. Ils disent que l’Afrique est le continent où tout est possible, en bien comme en mal, et qu’on peut y gagner de l’argent facilement.

Devenir footballeur professionnel, c’est leur objectif, bien sûr. Mais même s’ils n’y parviennent pas, le simple fait de rejoindre l’Europe est une réussite

Ce que nous voulions, c’est rencontrer le maximum de gens : les joueurs, qui sont les premières victimes, ceux qui les arnaquent, c’est‑à-dire des agents ou des intermédiaires. Nous avons aussi interviewé des dirigeants de club, de centres de formation ou des employés de fédération.

Ce qui ressort à la lecture du livre, c’est l’obstination de ces jeunes Africains pour partir en Europe…

L’Europe, c’est le but ultime ! Devenir footballeur professionnel, c’est leur objectif, bien sûr. Mais même s’ils n’y parviennent pas, le simple fait de rejoindre l’Europe est une réussite. Un jeune Sénégalais, même s’il se fait arnaquer par un intermédiaire malhonnête ou un agent bidon, n’a pas à passer par le Niger, la Libye, le centre de rétention de Lampedusa en Italie, l’itinéraire classique de beaucoup de migrants.

Il perdra sans doute 4 000 ou 5 000 euros, mais il aura un visa, un billet d’avion, et n’aura pas à subir le processus de migration de milliers d’autres candidats à l’exil. Pour ces jeunes footballeurs, l’Europe est l’objectif numéro un, mais avec la mondialisation, l’Asie et des pays comme le Soudan ou la Libye attirent de plus en plus.

Les jeunes sont prêts à prendre tous les risques pour devenir le nouveau Drogba, y compris à tricher sur leur âge

L’Europe reste donc le véritable eldorado ?

L’Europe reste très attractive. Et vous avez beau leur dire que ce n’est pas un eldorado, ils ne voient que le strass et les paillettes renvoyés par la Ligue des champions, les grands championnats. Ils sont bien informés avec internet et les réseaux sociaux. Ils savent qu’il y a des difficultés en Europe. Mais ils voient aussi les joueurs africains qui réussissent dans de grands clubs.

Ils ont de l’argent, de belles maisons, de belles voitures, de belles femmes. Et chacun de croire qu’il est l’exception, le nouveau Drogba. Ils sont prêts à prendre tous les risques. Y compris à tricher sur leur âge, une pratique très répandue dans plusieurs pays.

Comment sont organisés les réseaux ?

Il y a plusieurs échelons. Il y a un trafic pour chaque type de joueur, avec des complicités à tous les niveaux. En Afrique, il y a des centaines de centres de formation qui, à 90 %, ne valent rien. Ce n’est pas compliqué de monter sa propre académie : quelques ballons, des chasubles, un terrain vague et c’est suffisant. Rien qu’à Abidjan, il y en a 400.

C’est un business florissant. On promet des essais dans de grands clubs européens, en soutenant que des joueurs passés par ces académies ont fait carrière. On demande aux jeunes joueurs qu’ils donnent de l’argent pour le visa et le billet d’avion. Ils s’endettent auprès de leur famille et quand ils s’aperçoivent qu’ils ont été arnaqués, c’est trop tard, l’agent s’est évanoui dans la nature.

Ce sont des escroqueries qui ne portent pas sur des sommes énormes, mais quand on les multiplie, cela fait beaucoup d’argent. Et il y a des systèmes beaucoup plus puissants, très organisés.

Comme ce lui des Qataris d’Aspire,par exemple ?

Aspire, c’est un cas à part. Ils ne viennent pas escroquer les jeunes joueurs africains. Ils organisent des immenses stages de détection. Au Sénégal, ils ont testé 44 000 jeunes joueurs en une journée. Il faut savoir qu’environ 4 millions de jeunes Africains ont été testés ou le seront, sur une période de dix ans.

La Fifa fait preuve de passivité. Il y a une forme de libéralisme et elle ne veut pas trop aller titiller les fédérations africaines sur la question de l’âge des joueurs

Mais Aspire essore le continent pour extraire seulement une vingtaine de pépites chaque année, qui perçoivent 400 à 500 euros par mois alors qu’ils n’ont que 13 ou 14 ans. Ils sont logés, suivent des cours. Aspire développe cet immense projet sportif en l’associant à des actions humanitaires, comme la lutte contre le paludisme. On se demande aussi si ce programme n’est pas fait dans l’unique but de monter une sélection nationale compétitive avec des joueurs d’origine africaine, pour la Coupe du monde 2022 qui aura lieu au Qatar.

Les fédérations africaines, les clubs européens et la Fifa sont-ils complices ?

Il y a une forme de complicité. Cela les arrange que des jeunes ne soient pas enregistrés dans les fichiers des fédérations. Ainsi, ils n’ont pas à payer les indemnités de formation. On évoque l’affaire de l’international congolais (RD Congo) Junior Kabananga : Anderlecht, le club belge qui l’avait fait venir à Bruxelles, refuse de verser 100 000 euros d’indemnité de formation au petit club de Kinshasa des Aigles verts. Cent mille euros, ce n’est pourtant pas grand-chose pour Anderlecht.

Quant à la Fifa, elle fait preuve de passivité. Il y a une forme de libéralisme et elle ne veut pas trop aller titiller les fédérations africaines sur la question de l’âge des joueurs. Certaines tentent de lutter contre cette tricherie sur l’âge des joueurs, mais il n’est pas toujours facile de lutter si des employés, en échange de quelques billets, modifient la date de naissance des footballeurs.

Peut-on parler d’une forme d’esclavage moderne ?

Dans certains cas, oui. Quand ils se retrouvent dans une pseudo-académie au Maroc ou en Tunisie, privés de leur passeport, entassés à vingt dans des appartements, sans argent et sous totale dépendance d’agents véreux. Quand l’aventure se termine en Europe de l’Est, sans papiers. Ou quand un jeune Nigérian est obligé de se prostituer en Thaïlande, oui, c’est de l’esclavagisme. On parle de traite d’êtres humains…







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