Burkina Faso : Kaboré au milieu du gué

Le 7 mars, à Ouagadougou. Funérailles des huit militaires tués lors du double attentat du 2 mars. © Ahmed OUOBA/AFP

Cette première moitié de mandat s’est révélée plus compliquée que prévu pour le chef de l’État. Alors que son pays a été visé par des attaques terroristes, il doit désormais accélérer les grands chantiers et la relance de l’économie.

Près de deux ans et demi après son entrée en fonction, Roch Marc Christian Kaboré a hérité d’un nouveau surnom dans les maquis de Ouaga : le « président diesel ». Une façon taquine de qualifier le chef de l’État, dont les débuts sont jugés poussifs par une partie de la population, alors que la première moitié de son mandat est bientôt derrière lui. S’il savait que la tâche qui l’attendait était immense, après plus d’un quart de siècle de régime Compaoré et une année de transition chaotique, il n’imaginait sans doute pas qu’elle serait complexe à ce point.

La faute, principalement, à une situation sécuritaire dégradée. Ancien îlot de stabilité au cœur d’un océan sahélien pollué par les violences armées et les différents trafics, le Burkina est devenu la cible d’attaques régulières de groupes jihadistes, tant dans le Nord frontalier avec le Mali qu’au cœur de Ouagadougou. Dernière en date : le double attentat contre l’état-major et l’ambassade de France dans le centre de la capitale, qui a coûté la vie à huit militaires le 2 mars.

Pour le nouveau pouvoir en place, la donne a changé

Pour le nouveau pouvoir en place, la donne a donc changé. « Nous avons été contraints de réajuster nos priorités et de nous concentrer sur notre système de défense et de sécurité », explique Rémi Dandjinou, ministre de la Communication et porte-parole d’un gouvernement qui n’a pas hésité à creuser les déficits publics pour financer ces efforts.

À la clé, une augmentation des effectifs militaires et policiers de près de 2 000 hommes le long de la frontière avec le Mali, un renforcement des patrouilles à Ouagadougou, ou encore la formation d’unités à la lutte antiterroriste ainsi que l’acquisition de nouveaux matériels. Le tout sur fond de restructuration de l’armée et surtout des services de renseignements, contrôlés des années durant par l’état-major particulier de Blaise Compaoré.

Manque de fermeté ?

Dans ce climat tendu, difficile de travailler sereinement à la relance économique. La dégradation sécuritaire affecte le climat des affaires et ne favorise pas les investissements, tant burkinabè qu’étrangers. « Il y a une volonté manifeste des groupes terroristes de saper la reconstruction du Burkina post-Compaoré », analyse un collaborateur de Kaboré.

Les fruits de la croissance économique, pourtant stabilisée autour de 6 % depuis 2016, sont encore difficilement perceptibles. Quant au Plan national de développement économique et social (PNDES), il a permis de récolter plus de 12 milliards d’euros de promesses de dons des bailleurs internationaux et 16 milliards d’euros d’intentions de financement du secteur privé fin 2016, mais ces fonds peinent toujours à se matérialiser en infrastructures, pourtant nécessaires au pays.


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« Il est normal que tous ces projets prennent du temps, mais il y a tout de même une impression globale de lenteur, voire de ronronnement, au sommet de l’exécutif », estime un bon connaisseur du pays. Réputé pour sa rondeur et son sens du consensus, le chef de l’État est accusé par ses détracteurs de manquer de fermeté. Depuis son arrivée à Kosyam, il fait face à une grogne sociale récurrente, en particulier dans les services publics. Professeurs, policiers, personnels de santé, magistrats

Le président donne l’impression de piloter à vue

Nombreux sont les agents de l’État à avoir été en grève, parfois longuement, ces derniers mois. « Le président n’agit pas, il réagit. Il donne l’impression de piloter à vue, tacle Tahirou Barry, son ex-ministre de la Culture passé dans l’opposition. Ceux qui se sont battus pendant l’insurrection de 2014 se posent des questions sur sa volonté de mener une réelle politique de rupture avec le régime Compaoré. »

Pédale d’accélérateur

Face à ces critiques, le gouvernement met en avant ce qui, selon lui, a déjà été réalisé par l’administration Kaboré à mi-parcours. L’entourage du chef de l’État souligne ainsi les progrès effectués en matière de santé et d’éducation : la création de centres de santé régionaux, la mise en place de la gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans, le recrutement de 16 000 professeurs depuis 2016 pour renforcer l’enseignement primaire et secondaire…


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Côté justice, le procès tant attendu du coup d’État manqué de septembre 2015 s’est ouvert fin février et devrait durer encore plusieurs mois. Quant à celui de la répression de l’insurrection populaire de 2014, il est suspendu. « Certains disent que ces procès traînent, mais le président n’y est pour rien car il met un point d’honneur à ne pas interférer dans les affaires judiciaires et à instaurer un véritable État de droit au Burkina », se défend l’un de ses proches.

Roch Marc Christian Kaboré devra appuyer sur la pédale de l’accélérateur

D’ici à la fin de son mandat, Kaboré devra appuyer sur la pédale de l’accélérateur pour faire avancer les nombreux chantiers ouverts à son arrivée au pouvoir, et ainsi convaincre les Burkinabè de le réélire en 2020. La tâche s’annonce d’autant plus délicate qu’il doit désormais composer sans Salif Diallo, son principal allié, décédé le 19 août à Paris. Malgré le fait qu’il entretenait avec le défunt président de l’Assemblée nationale des rapports complexes, Kaboré a perdu un stratège politique hors pair.

Au sommet de ce régime en recomposition, le président s’appuie désormais sur un homme : Paul Kaba Thiéba, son Premier ministre. Nommé dès janvier 2016, il a su conserver la confiance de son patron malgré les remaniements. Reste à savoir s’il la gardera tout au long d’une seconde moitié de mandat durant laquelle le gouvernement sera inéluctablement mis sous pression.

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