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Politique

Côte d’Ivoire : Bouaké la rebelle

C’est dans cette grande cité commerçante que se trouvait l’épicentre des mutineries en 2017. © Philippe Guionie/Myop pour JA

Depuis longtemps, la deuxième ville de Côte d'Ivoire, Bouaké, cultive son indépendance à l’égard du pouvoir. Les grands partis se la disputent, mais avec un succès tout relatif.

Sanglés dans leurs beaux costumes, René Koumoin et Alain Cocauthrey échangent une poignée de main. Près d’un mois après la tenue des premières élections sénatoriales de l’histoire de la Côte d’Ivoire, les affiches de campagne des deux candidats indépendants victorieux dans la région de Gbêkê, dont Bouaké est la capitale, trônent toujours aux quatre coins de la ville, et l’ancien bastion rebelle semble s’amuser de ce nouveau pied de nez à l’autorité.

Bien sûr, ce n’est pas le seul endroit où une liste indépendante a tenu en échec celle du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), la coalition au pouvoir. Mais Bouaké n’est pas une ville comme les autres. C’est là qu’ont eu lieu, il y a deux ans, les plus violentes émeutes lors de l’augmentation du prix de l’électricité. Là aussi que se trouvait l’épicentre des mutineries de 2017.

« A Bouaké c’est le Far West. Trop de jeunes baignent encore dans cette atmosphère d’impunité »

Bouaké cultive son indépendance à l’égard du pouvoir d’Abidjan. On aime y dire non et y défier le pouvoir. À la nuit tombée, la deuxième ville du pays prend parfois des allures de zone de non-droit. Capitale de la rébellion de 2002 à 2010, elle semble encore marquée par cette période qui a façonné une partie de sa jeunesse. Une époque où la violence, les armes, le vol et la triche faisaient loi. « Ici, c’est le Far West. Trop de jeunes baignent encore dans cette atmosphère d’impunité », se désole Ousmane, un commerçant d’une cinquantaine d’années.

Bataille RDR/PDCI

La politique semble elle aussi touchée par cet esprit rebelle. Le 24 mars, les 310 membres du collège électoral ont préféré envoyer au Sénat deux indépendants – appartenant au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) – plutôt que les deux candidats de la liste RHDP.

En avril 2013, c’était également avec l’étiquette d’indépendant que Nicolas Youssouf Djibo, pourtant membre du Rassemblement des républicains (RDR), avait été élu maire. Fils d’un baron du PDCI qui fut le premier édile de Bouaké, Djibo estime que le résultat des sénatoriales découle de l’intense bataille que se livrent les grands partis politiques ivoiriens pour le contrôle de la ville.

Ananias Leki Dago pour JA

Historiquement fidèle au PDCI, Bouaké a basculé dans l’escarcelle du RDR en 2000 avec l’élection d’Ibrahim Fanny à sa tête. Depuis, le parti d’Henri Konan Bédié rêve de prendre sa revanche. « Le PDCI est ultradominant au sein du collège électoral. C’est lui qui avait les clés des sénatoriales, mais il n’a pas joué le jeu », dénonce Djibo. « Le candidat RDR qui figurait sur la liste RHDP n’était ni baoulé ni vraiment connu, concède un cadre du parti d’Alassane Ouattara. Le PDCI a vite compris qu’il pouvait en profiter pour avoir deux sièges de sénateur au lieu d’un. »

Lambert Nguessan, doyen des délégués PDCI de Bouaké, répond en mettant en avant la faiblesse des candidats RHDP. « Ils ne faisaient pas l’affaire, dit-il. Nous, nous avions sélectionné un candidat, mais au dernier moment nous avons été désavoués par trois pontes du parti qui ont désigné quelqu’un d’autre. Comme tous les grands électeurs, j’ai été dérouté par ce choix. »

Bouaké boulversée, Bouaké, libérée, Bouaké transformée

Entre les alliés de la coalition au pouvoir, les rivalités sont exacerbées par les mauvais souvenirs de l’histoire contemporaine. L’ivoirité, concept opportunément réactivé par Bédié et dont les militants du RDR furent des victimes collatérales, a laissé des traces.

À Bouaké, un étranger qui s’installe le matin peut être propriétaire de deux taxis le soir

Les grandes familles de Bouaké, traditionnellement liées au PDCI, ont de leur côté beaucoup perdu pendant la rébellion. Une vague de nouveaux riches, essentiellement venus du Nord et des pays voisins, a prospéré.

La démographie a changé le visage de la ville et bouleversé sa configuration politique. « Des familles entières ont quitté la ville pendant la rébellion. Leurs maisons ont été occupées. Certaines le sont toujours », affirme Lambert Nguessan. « À Bouaké, un étranger qui s’installe le matin peut être propriétaire de deux taxis le soir », s’agace un cadre du PDCI issu de l’une de ces familles qui vivent mal la concurrence venue du Burkina, mais aussi du Mali, de la Mauritanie ou du Niger.

Échéances municipales et régionales

Dans ce contexte, l’issue des élections municipales et régionales, qui doivent se tenir avant la fin de l’année, s’annonce incertaine. Le RDR et le PDCI devront faire les bons choix sous peine de subir de nouvelles déconvenues. Problème : les deux formations sont traversées par d’intenses luttes intestines, qui ont des répercussions locales.

Au PDCI, deux hommes lorgnent ainsi le conseil régional : l’actuel président, Jean Kouassi Abonouan, et son vice-président, Lambert Nguessan. Tous deux ont des relations exécrables et s’opposent sur la question du parti unifié (le premier y est favorable, pas le second). De son côté, Djibo rempilerait bien pour un nouveau mandat à la mairie de Bouaké, mais l’actuel secrétaire départemental du RDR, Ba Karamoko, ambitionne également d’être candidat.

« La direction du parti est mécontente des cadres de Bouaké. Lors de la visite d’Alassane Ouattara en 2015, ils n’ont pas assez mobilisé les militants. Après cet épisode, le chef de l’État a demandé à Amadou Gon Coulibaly, à l’époque secrétaire général de la présidence, de reprendre les choses en main, raconte un cadre. Et Gon Coulibaly a vertement réprimandé Djibo et Karamoko. »

L’ascension d’Amadou Koné

L’ascension d’Amadou Koné est-elle le signe de cette reprise en main ? Cousin germain de Gon Coulibaly, le ministre des Transports est natif de Bouaké. Ancien membre de la rébellion des Forces nouvelles, il s’est brouillé avec son chef, Guillaume Soro, en 2008. Jusque-là plutôt politiquement effacé, il est très présent à Bouaké depuis son entrée au gouvernement, en janvier 2017.

Il y participe aux activités de son parti et s’affiche volontiers en public. Amadou Koné dément pour l’instant toute ambition au niveau régional, mais les barons locaux du RDR voient d’un mauvais œil son apparition sur le devant de la scène.

Nous avons payé un lourd tribut lors de la rébellion. Mais depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, rien n’a été fait par les pouvoirs publics

Dans une ville désabusée, où le taux de participation au référendum constitutionnel d’octobre 2016 a péniblement dépassé les 15 %, les prochains scrutins seront un gros test pour les partis. La reprise en main désirée par les autorités dépendra fortement de leur capacité à apporter des réponses concrètes aux attentes des populations. Car si Bouaké est traditionnellement frondeuse, c’est peut-être d’abord parce que ses habitants se sentent délaissés.

« Nous avons payé un lourd tribut lors de la rébellion. Mais depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, rien n’a été fait par les pouvoirs publics. Nous sommes fatigués », se désole Adama, un travailleur social. Mi-avril, Bouaké manquait terriblement d’eau, certains quartiers en étaient même privés depuis six mois… Comment ne pas comprendre que ses habitants aient un problème avec l’autorité ?

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