Politique

Tunisie : quand Bourguiba défiait de Gaulle

Des soldats tunisiens lisant une édition spéciale d’Afrique Action, ancêtre de JA. © Studio Kahia/Archives Jeune Afrique

Dans ses Mémoires, qui viennent de paraître, Hédi Baccouche, ancien Premier ministre et figure du Néo-Destour, revient sur le bras de fer entre le Combattant suprême et le président français, qui culminera avec la bataille de Bizerte. Extraits.

Le texte ci-dessous est issu des Mémoires d’Hédi Baccouche

« Bourguiba n’ignorait pas que le départ des troupes françaises de Bizerte, même s’il prenait encore quelques années, était inéluctable. Mais il avait un autre objectif plus urgent qui ne pouvait plus attendre. Il s’agit de la révision des frontières avec l’Algérie, avant que celle-ci ne recouvre son indépendance. Il ne s’en cachait pas.

Il ne s’est jamais abstenu, dans tous les discours où il évoquait l’évacuation, de rappeler la revendication tunisienne sur le Sahara. En provoquant l’affrontement, il y avait Bizerte certes, mais il y avait plus encore la borne 233 [dernier point de la frontière avec l’Algérie revendiqué par la Tunisie]. D’une pierre, deux coups.


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Il voulait exercer une pression sur de Gaulle, lui forcer la main pour l’amener à ordonner la rectification des frontières du sud avant qu’il ne soit trop tard. L’indépendance de l’Algérie est pour bientôt. Des négociations entre le GPRA [Gouvernement provisoire de la République algérienne] et la France étaient ouvertes le 20 mai [1961] à Évian.

Une confrontation avec la France est préférable à une confrontation avec l’Algérie

Bourguiba est convaincu que les Algériens, même s’ils lui avaient consenti quelques vagues promesses, ne céderaient jamais une partie du territoire qu’ils allaient hériter de la France et pour lequel ils avaient consenti des sacrifices énormes.

Si chance il y a pour rectifier les frontières du sud, il fallait la tenter avec la France, immédiatement, avant la proclamation de l’indépendance, même s’il devait entrer en conflit armé avec elle.

Une confrontation avec la France est préférable à une confrontation avec l’Algérie, aurait déclaré Taïeb Mehiri, le puissant ministre tunisien de l’Intérieur, à Hassib Ben Ammar [militant indépendantiste, futur maire de Tunis et ministre de la Défense].

Comme je l’ai dit précédemment, la bataille de Bizerte n’était pas improvisée. Elle était annoncée depuis la proclamation de l’indépendance [en 1956]. Depuis, elle était constamment défendue et rappelée. Elle était plusieurs fois reportée mais jamais abandonnée. Une chance s’est présentée à Rambouillet [lors de la rencontre entre Bourguiba et de Gaulle, le 27 février 1961] pour l’éviter, mais elle a été ratée.

Ce n’était pas une bataille militaire rangée. Elle n’était pas conçue, programmée et préparée comme une guerre entre deux armées. L’armée tunisienne n’avait pas de plan de bataille. Ce devait être un rassemblement de jeunes volontaires venus de toutes les régions du pays pour protester contre l’aménagement et l’extension de la base, appelés à manifester contre les armées françaises, les encercler et les bloquer.

Ils ont établi des barrages sur les axes routiers et creusé des tranchées pour isoler les installations de la base les unes des autres et les encercler. La mission de l’armée, de la Garde nationale, consistait à les encadrer et à les protéger.

Archives Jeune Afrique

Le but de Bourguiba était de faire pression sur de Gaulle

Le but de Bourguiba était de faire pression sur de Gaulle, l’amener à négocier des délais pour l’évacuation de Bizerte et lui forcer la main pour qu’il se décide à réviser les frontières du sud. Pour lui, à ce moment, le sud est aussi important, sinon plus important que Bizerte.

Il sait que tôt ou tard, la France devait quitter Bizerte. Elle a déjà quitté ses bases au Maroc. Mais l’urgence qui n’attend pas, c’est la borne 233, qu’elle soit restituée à la Tunisie avant d’être remise à l’Algérie indépendante.

Résistance héroïque

Malheureusement, les choses ont tourné autrement. De Gaulle n’a pas accepté que Bourguiba le défie. Dans ses Lettres, notes et carnets, il écrit : “Une solution aux questions soulevées du côté tunisien ne peut être recherchée dans une atmosphère de passion ni sous la menace d’une démonstration populaire.” Sa réaction a été dure, totale et disproportionnée.

Les forces françaises de Bizerte, terrestres, maritimes et aériennes, renforcées par des contingents de paras et de légionnaires arrivés d’Algérie, ont engagé durant quatre jours, du 19 au 23 juillet 1961, avec un cynisme froid, une brutalité sans borne et une cruauté illimitée, une offensive générale dans toute la région, contre les jeunes volontaires, les populations civiles, les forces armées tunisiennes, la Garde nationale et les forces de police.


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La résistance de la population et des volontaires était héroïque. De jeunes officiers avaient pris sur eux de s’organiser, d’arrêter l’avance des envahisseurs et de défendre la ville, sauvant ainsi l’honneur de l’armée et de la patrie. Bourguiba a soutenu leur initiative.

Outre les destructions, ces affrontements ont provoqué, selon un bilan provisoire établi par le colonel Noureddine Boujallabia, un héros de la bataille de Bizerte, 632 morts, 1 155 blessés et 640 disparus ou prisonniers.

Punir la Tunisie

Par ce carnage sauvage et prémédité contre des manifestants civils, de Gaulle a voulu donner une leçon à Bourguiba, punir les populations qui ont levé la tête contre ses forces armées, remercier les officiers de la marine qui l’ont soutenu face aux putschistes d’Alger et dire aux armées d’Algérie qu’en négociant la paix avec le FLN, il était toujours capable de prendre des décisions fortes et énergiques pour défendre la France.

Malgré la tournure dramatique des événements, Bourguiba a réussi à faire face, à limiter les dégâts et à faire de la bataille de Bizerte une grande victoire diplomatique. Les Nations unies, les grandes puissances, les Non-Alignés et les Arabes se sont rangés du côté de la Tunisie. Mongi Slim [ambassadeur auprès de l’ONU], aidé par Mahmoud Mestiri, à New York, était sublime. »

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