Politique

Liban : mezze législatif

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Vote anticipé à Paris pour les élections législatives libanaises prévues le 6 mai. © Thibault Camus/AP/SIPA

À l'approche des élections législatives libanaise, le 6 mai prochain, Jihâd Gillon, journaliste à La Revue, dresse un portrait de la vie politique du Liban... entre résilience et incohérences.

Les joutes électorales au Liban offrent toujours un bon aperçu des limites de la rationalité en politique. Les élections législatives qui se tiendront le 6 mai prochain n’ont pas dérogé à la règle. Elles seront, pour la première fois dans l’histoire du pays, organisées selon un mode de scrutin proportionnel, et non plus majoritaire, en vertu de la nouvelle loi électorale adoptée l’été dernier.

Le nouveau système se veut plus représentatif de la diversité des opinions et fait donc la part belle aux petits partis, dont certains peuvent raisonnablement espérer obtenir un ou plusieurs sièges. Précisons que députés musulmans et chrétiens, toutes tendances politiques confondues, se partagent la Chambre des députés à parts égales.

Alliances politiques

Dans ces conditions, les listes rivales fleurissent, les alliances se nouent ou se dénouent selon les circonscriptions et leur dominante confessionnelle. Au-delà du seul jeu électoral, la scène politique libanaise s’est largement complexifiée depuis les dernières législatives, en 2009. Le clivage entre le Bloc du 8-Mars (favorable à la Syrie) et celui du 14-Mars semble un peu dépassé et ne permet plus de décrypter les dynamiques à l’œuvre.

À ce titre, les circonscriptions de Bekaa I et de Baabda offrent un bel exemple de l’éclatement du champ politique. À Bekaa I, Salim Aoun, de la liste Courant patriotique libre-Futur, fera face à Élie Marouni, liste Forces libanaises-Kataëb, tandis que, à Baabda, le Futur s’alliera avec les Forces libanaises pour contrer les candidats du Hezbollah et d’Amal, alliés au… Courant patriotique libre (CPL).

Au Liban plus qu’ailleurs, la démocratie s’accommode des dynasties

À Beyrouth I, le courant du Futur, de Saad Hariri, s’alliera à nouveau au CPL et au Tachnag (qui participent pourtant au Bloc du 8-Mars) face à une coalition entre les Forces libanaises et les Kataëb (tous deux dans le Bloc du 14-Mars avec le Futur). À chaque circonscription, ou presque, sa propre configuration d’alliances politiques.

La circonscription Liban-Nord III, qui regroupe Bcharré, Zghorta, Koura et Batroun, promet, elle, une belle bataille entre de grands noms de la politique libanaise. Dans cette mégacirconscription, tous les sièges seront attribués à des chrétiens (sept maronites et trois orthodoxes). Le président de la République étant obligatoirement chrétien, le futur chef de l’État pourrait bien se trouver parmi les vainqueurs de cette circonscription. Gebran Bassil, gendre du président Michel Aoun et leader du CPL, et Boutros Harb, allié notamment aux Marada de Sleiman Frangié, se disputeront l’un des deux sièges maronites de Batroun.

La même circonscription verra Tony, fils de Sleiman Frangié, opposé à Michel Moawad, candidat sur la liste CPL et fils du président assassiné en 1989, René Moawad. Les Kataëb de Samy Gemayel (petit-fils de Pierre Gemayel, le fondateur du parti) seront alliés aux Forces libanaises de Samir Geagea. Au Liban plus qu’ailleurs, la démocratie s’accommode des dynasties.

Volonté politique ?

L’observateur des affaires libanaises oscille toujours entre le fatalisme et, malgré tout, une forme d’admiration. Fatalisme à cause de l’incapacité des formations politiques à proposer un projet national cohérent et réaliste pour un si petit pays, de la perpétuation du féodalisme électoral et du clientélisme confessionnel.

Comment ces formations, pour la plupart ouvertement confessionnelles et qui se sont toutes combattues, souvent les armes à la main, à un moment de leur histoire, seraient-elles en mesure d’offrir aux Libanais autre chose que des alliances électorales purement tactiques, qui demain voleront en éclats ?

 La société libanaise est l’une des rares sociétés arabes qui essaie aujourd’hui de régler ses différends internes sur le terrain politique

Mais aussi admiration pour un Liban qui a réussi à ne pas imploser – malgré la catastrophe syrienne, les pressions saoudiennes, les tensions avec Israël, la crise des réfugiés, celle des déchets, etc. Un pays dont la société civile, lassée des perpétuelles scissions et réconciliations qui rythment la vie politique mais ne règlent rien, commence à s’impliquer davantage dans l’action politique concrète.

Dans le sillage de la mobilisation lors de la crise des déchets de 2015, plusieurs listes non partisanes ont émergé, avec pour cheval de bataille la lutte contre la corruption, contre le chômage des jeunes et contre l’impéritie de la puissance publique, comme le mouvement Sabaa, porté par la journaliste Paula Yacoubian. La société libanaise est l’une des rares sociétés arabes, pourtant traversée plus que les autres par de multiples et profondes lignes de faille, qui essaie aujourd’hui de régler ses différends internes sur le terrain politique. Ce n’est déjà pas si mal.

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