Politique

Tribune : quand les Libyens vident leur sac

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Journaliste, coauteur de "Jours tranquilles à Tripoli" (Riveneuve, 2018)

Un homme libyen crie des slogans contre les milices basées à Tripoli, en Libye, en 2013. © Manu Brabo/AP/SIPA

Après la chute de Kadhafi, l'ONU a tenté de mettre au point des solutions parfois imposées ou négociées officieusement afin de résoudre la crise. Depuis le 5 avril, les Nations unies ont décidé de donner la parole aux citoyens en organisant des consultations à travers le pays. Et des centaines de participants affluent...

Pour trouver une issue à la crise politique libyenne, l’ONU avait tenté, à peine huit mois après la mort de Mouammar Kadhafi, d’organiser des élections législatives (trop) précipitées, puis d’établir un gouvernement imposé, celui installé actuellement à Tripoli et dirigé par Fayez al-Sarraj, et de négocier, plus ou moins officieusement, avec les milices. Étonnamment, aucune de ces solutions n’a donné de résultats.

Depuis le 5 avril, les Nations unies ont décidé de donner la parole aux citoyens en lançant une série de rencontres à travers le pays. Et, ô surprise, ça marche ! À Tripoli (Ouest), Benghazi (Est), Zouara (ville amazighe), Brak al-Shati (proche de l’ancien régime), Gatroun (Sud, fief de la minorité touboue), des centaines de participants affluent. « J’ai perdu ma jambe droite en 2011. Je me suis battu pour la révolution, et enfin on me demande mon avis », se réjouit Badis Jerafa, un jeune de Zouara. À Benghazi, les habitants sont arrivés avec une heure d’avance pour être sûrs de rentrer. Les consultations de ce type se multiplieront jusqu’à cet été dans une trentaine de villes au moins.

Une société fragmentée rassemblée

La réussite est double. C’est la première fois qu’une initiative politique internationale arrive à se dérouler sur tout le territoire, aussi bien à l’Ouest, dans la zone contrôlée par le Gouvernement d’union nationale (GUN) de Fayez al-Sarraj, qu’à l’Est, dominé par la figure martiale du maréchal Khalifa Haftar, et qu’au Sud, région souvent mise au rebut. C’est également la première fois que toutes les composantes d’une société si fragmentée sont appelées à prendre la parole : vainqueurs révolutionnaires, nostalgiques de la Jamahiriya, cheikhs tribaux, fédéralistes, sécuritaires, Touaregs, Toubous, universitaires, businessmen, jeunes, femmes, familles de martyrs, blessés de guerre…

Ces rassemblements doivent déboucher sur une conférence nationale visant à mettre au jour les doléances de Libyens. Il s’agit de l’un des piliers du plan d’action proposé par Ghassan Salamé, chef de la mission de l’ONU en Libye (Unsmil), et entériné par le Conseil de sécurité à l’automne dernier. Un vrai premier pas en direction d’une réconciliation nationale.

Une réussite au goût amer

Le succès a pourtant un goût amer. Pourquoi avoir attendu sept ans pour une initiative a priori aussi élémentaire ? Parce que, pour l’ONU, elle ne l’est pas. À preuve, ce n’est pas l’organisation internationale qui gère ces réunions mais une fondation suisse, le Centre pour le dialogue humanitaire (HD), qui privilégie l’autonomie, laissant les villes aménager les rencontres comme bon leur semble.

Depuis 50 ans, l’ONU a montré qu’elle savait organiser des élections. Alors c’est sa réponse à toutes les crises : organiser des élections

À Zouara, une soixantaine de représentants avaient été préalablement choisis pour rédiger les conclusions. À Benghazi, quelque 250 habitants se sont rendus à l’hôtel Tibesti pour vider leur sac dans une ambiance plus tumultueuse. Une flexibilité dont est incapable la machine onusienne. « Depuis 50 ans, l’organisation a montré qu’elle savait organiser des élections. Alors c’est sa réponse à toutes les crises : organiser des élections », constate un observateur privilégié.

Ghassan Salamé, qui a pourtant longtemps siégé au conseil d’administration de HD, a préféré attendre de voir comment se déroulaient les premières réunions pour se jeter dans l’arène, le 10 avril, à Tripoli. Comme si l’ONU ne faisait pas de cette réconciliation une priorité, préférant, encore et toujours, axer sa communication sur la tenue d’élections, autre pilier du plan d’action.

Des revendications prises en compte ?

Les participants ne sont d’ailleurs pas dupes de cette politique à deux vitesses. Avant ces réunions, un questionnaire avait été distribué aux participants, avec des thèmes très larges : « Quelles sont les priorités les plus urgentes au niveau national et local ? », « Sur quels principes la mise sur pied d’une armée libyenne doit-elle reposer ? » Un participant tombe des nues : « Ça fait sept ans et on nous pose encore ce genre de questions ? Cela ne va déboucher sur rien de concret. »

Et c’est là que le bât blesse : les revendications seront-elles vraiment prises en compte ? Et si des élections se tiennent dans l’année, les nouveaux élus se sentiront-ils tenus par ces discussions ? Un haut fonctionnaire du GUN apporte déjà une réponse : « Ces réunions ne sont rien. Ce qui compte, c’est la conférence de cet été à Tripoli. » Comprendre : quand les vrais décideurs politiques et sécuritaires libyens ainsi que les puissances étrangères auront daigné se pencher sur la question, la parole des citoyens ne comptera plus. Comme depuis 2011, comme depuis toujours en Libye…

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