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Littérature : « Revenir », l’histoire de Madagascar face aux crimes et aux révoltes de la colonisation

« J’étais toujours en colère quand j’étais petit », confie l’écrivain-poète. © Witi De TERA/Opale/Leemage

Entre Antananarivo, où il a grandi, et Tours, où il vit, Jean-Luc Raharimanana écrit l’histoire de Madagascar et de la France à partir des silences, des crimes omis et des résistances niées.

Ce soir de mars, dans un théâtre de la région parisienne, à l’issue de Parfois le vide, du dramaturge et poète Jean-Luc Raharimanana, les commentaires fusent. « C’est fort ! », « Quelle violence, quelle intensité ! », « Quelle colère ! » Pour certains, il y a « quelque chose qui met mal à l’aise ». L’auteur de 50 ans joue avec les mots, les hurle, les agrémente de rires cyniques et de danses désarticulées, provoquant une sorte de transe, intensifiée par la voix d’opéra de Géraldine Keller et les compositions puissantes de Jean-Christophe Feldhandler (percussions) et Tao Ravao (guitare).

Depuis Lucarne, l’un de ses premiers recueils de nouvelles (1996), Raharimanana nous confronte aux dominations et oppressions mortifères, aux résistances et espérances niées, aux mémoires sélectives qui conditionnent nos présents. Depuis plus de vingt ans, il écrit la violence, la mort, les crimes passés sous silence.

Du côté maternel il y a une pratique du verbe, même si cela a été interrompu par la colonisation

« J’étais toujours en colère quand j’étais petit. Mon père disait : “Ce petit, soit il va mourir de colère, soit on va le tuer. Il raconte trop de choses qu’on ne veut pas entendre” », confie-t‑il d’une voix douce qui contraste avec ses mots lus ou déclamés. Il se dégage de l’homme une certaine sérénité ; ses silences ponctuent une conversation qui se fait précieuse. « C’est du silence qu’on extrait la parole », écrit-il d’ailleurs dans Revenir, son nouveau roman. Confondu avec son narrateur « Hira », Raharimanana se livre pour la première fois, dans un aller-retour entre enfance et présent.

Toute une île en lui

Il naît à Antananarivo sous la Première République malgache, le 26 juin 1967, jour de la fête de l’indépendance. Très tôt, sa mère lui offre ses premiers cahiers. « Du côté maternel il y a une pratique du verbe, même si cela a été interrompu par la colonisation. Non pas que les gens aient cessé de raconter, mais la fonction de maître de parole a été soit interdite, soit folklorisée, donc discréditée. »

Tu es breton par mon père, donc français[,] antakarana par ma mère, donc sakalava[,] tu es karana par le père de ton père…

C’est du côté maternel antakarana que cette parole lui est transmise, mais ses origines sont multiples, comme lui rappelait souvent avec fierté sa maman : « Tu es breton par mon père, donc français[,] antakarana par ma mère, donc sakalava[,] tu es karana par le père de ton père, tsimihety par la mère de ton père, tu es betsimisaraka par la mère de ma mère. […] Nous sommes toute l’île dans cette maison. »

L’exil contraint vers la France

Enfant épanoui, il commence à conter sous la bienveillance familiale. Ratsiraka est au pouvoir. « Nous sommes en dictature. Des livres il n’y en a que chez nous. Je ne pouvais pas imaginer mon nom sur la couverture de l’un d’eux. Mais je savais que j’allais écrire. » S’il n’en est pas mort, comme le craignait son père, professeur d’histoire, sociologue et militant, sa pièce Le Prophète et le Président l’a contraint à quitter Madagascar.

Alors qu’il n’a que 22 ans, Raharimanana débarque à Paris, étudie à l’Inalco, où il consacre son mémoire aux contes malgaches. Avec le recul, et en citant les auteurs dont il se sent proche, Abdhourahman Waberi, Kossi Efoui, Alain Mabanckou, Patrice Nganang et Soeuf Elbadawi – le « frère jumeau », avec qui il a, entre autres, dirigé Dernières Nouvelles de la Françafrique (Vents d’ailleurs) –, il analyse : « On vient de la même réalité, on a débarqué ici dans les mêmes situations. Puis chacun d’entre nous a cherché sa voie, en réfléchissant aux mêmes questions ; le retour au pays, ce qu’on fait en France, ce qu’on écrit, comment, où, comment rester libre. »

Censure sur ses récits

En 2002, à l’issue d’un combat judiciaire éprouvant mené aux côtés de son père, qui avait été arrêté et torturé par le régime de Ravalomanana, Raharimanana quitte l’éducation nationale française, intégrée en 1994. Il se consacre désormais à l’écriture et monte ses premiers spectacles, grâce à une rencontre décisive avec le musicien Tao Ravao, qui voit en lui « un bluesman ».

Rano, rano sera, en 2014, une « réponse à la censure »

« Les autres me réalisent », glisse avec affection Raharimanana en pensant aux personnes qui l’accompagnent, à l’instar de Thierry Bedard, ce metteur en scène avec qui il a créé plusieurs pièces. Dont 47, supprimée de la liste des tournées dans les instituts français en 2009 : le récit de la rébellion malgache violemment réprimée par l’armée coloniale française ne passe toujours pas. Rano, rano sera, en 2014, une « réponse à la censure », mettant en scène les paroles d’insurgés et de témoins de cette insurrection de 1947, leurs portraits photographiés par Pierrot Men défilant en arrière-plan.

Madagascar, je ne l’ai jamais quittée

Revenir vient clore ce récit au long cours. « J’admirais les auteurs qui écrivaient par tomes. À 17 ans, je me suis promis de faire la même chose pour raconter l’histoire de mon père. » Nour, 1947 plonge dans les abysses de l’esclavage et de la colonisation. L’Arbre anthropophage porte sur l’identité malgache, bouleversée par l’arrestation du père. Za est une expérience littéraire étonnante : « Quand notre papa a été arrêté et que je l’ai eu au téléphone, j’ai réalisé qu’on l’avait torturé, notamment au niveau de la bouche. La langue de Za est sortie à ce moment-là. » Dans ces livres pourtant, il ne raconte pas encore le père, préservant sa promesse d’enfant : le raconter à travers l’enfance heureuse en sa compagnie. Ce sera Revenir, dernier tome.

« Revenir » pour « revenir à Madagascar » ? « Je ne l’ai jamais quittée, répond-il. Parfois j’ai des conversations avec Sony Labou Tansi, je lui dis : “Mais Sony, réveille-toi, dis-moi comment raconter Madagascar, tu me fais chier d’être mort.” De temps en temps il me répond : “Je fouette les mots à cause de leur silence.” » Compagnonnage purement littéraire entretenu avec le dramaturge congolais décédé en 1995…

Le fait de parler de l’histoire coloniale comme étant l’histoire des pays africains et non celle de la France et de l’Europe, c’est une manière de se défausser

Après un lourd silence, Raharimanana s’interroge : « À l’heure de la mondialisation, peut-on parler de mémoire nationale ? […] Le fait de parler de l’histoire coloniale comme étant l’histoire des pays africains et non celle de la France et de l’Europe, c’est une manière de se défausser. Je ne peux pas raconter seulement Madagascar… »

Alors, revenir à l’enfance, au père, aux joies et aux silences. « Revenir tue si ce n’est pas vers soi-même. » Qu’est-ce que vivre quand on est habité par l’écriture ? Habité par une promesse d’enfant, habité par le don de la parole ? On se souvient de cette angoisse partagée à propos de Sony Labou Tansi : « Je voyais un homme mangé littéralement par l’écriture […]. Je me suis promis de ne pas être Sony Labou Tansi. De ne pas succomber à l’écriture. »

Une poésie vivante

Dans Revenir, Raharimanana, qui dévore les ouvrages de philosophie, déploie aussi une réflexion où écrire et vivre se confrontent. « Lorsque ses livres le ramènent encore et toujours à la violence de cette île, à la violence de ce monde. Il voudrait simplement vivre. […] Vivre avec Elle. Vivre avec ses enfants. Ne pas les condamner à attendre […] qu’il revienne de son écriture. » « Elle », la compagne jamais nommée pour protéger l’intimité. Elle, qui « répare, reconstruit, comme elle dit ». C’est donc vers Elle qu’il revient, c’est là son pays. Quarante ans après les angoisses formulées par son père, il présage, dans un rire généreux, vivre « au moins jusqu’à 100 ans ».

Son prochain cycle laissera grande place aux contes, déjà ingrédients de tous ses écrits. Pour rendre vivante la parole, la poésie « source de chaque phrase » œuvre aussi chez ce lecteur de Rabearivelo, Pessoa et Char. « Je ne viens sur les pans du silence / Que pour un lambeau de mémoire / Et tisser à nouveau la parole qui relie / Je viens juste pour un peu de mots / Et des parts de présent / Et des rêves de futur », écrit-il dans Empreintes (Vents d’ailleurs). « L’oreille qui entend ne doit pas casser le fil », dit une tradition malgache…


Extrait de Parfois le vide

« Que je te raconte cette vaste farce où la dictature fut la rizière sans fin de cet amiral sans flotte trébuchant sur un laitier qui crut pouvoir s’introniser empereur sans douter un seul instant qu’il mordra la poussière sous les coups de cul d’un DJ imberbe ayant troqué ses vinyles contre les kalachs des caporaux, mais le DJ lui-même, hein Momo, tu crois pas qu’il s’est pris une grosse branlée de bois de rose par son propre économe flanqué de sa chérie sapée d’ananas ? Tu ris ? C’est pourtant notre histoire.

Trop con pour être vrai n’est-ce pas ? Attends de voir comment finira l’économe flanqué de sa chérie sapée d’ananas ! Tu ris. De ce pays que nous sommes. De ces entrailles que nous sommes. De ces brûlures que nous sommes. Le rire nous mène à mort. Je tombe de rire. Mais tu dis Momo que ça fait longtemps n’est-ce pas que je suis tombé. Que nous sommes tombés. Ils nous jetteront bien tout à l’heure dans la poubelle de nos rêves. Pour l’instant, nous sommes les rois du bitume, nous volons en groupe de gobeurs d’étoiles. »

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