Politique

Égypte-Tunisie : expériences opposées

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des partisans du président Abdel-Fattah el-Sissi agitent un drapeau national alors qu'ils célèbrent sur la place Mustafa Mahmoud l’annonce des résultats des élections présidentielles au Caire (Égypte), le 2 avril 2018 © Amr Nabil/AP/SIPA

En mars-avril 2011, deux nations africaines, la Tunisie et l’Égypte, baignaient dans l’euphorie. Six ans après ce Printemps arabe, les deux pays ont pris des trajectoires différentes, mais avec une question commune : que faire des islamistes ?

Édito. C’est la semaine d’une infortunée nation : l’Égypte. Où va-t-elle ? Il s’agit d’un grand pays arabo-africain de 100 millions d’habitants – soit le tiers des Arabes et 8 % à 9 % des Africains –, dont la population s’accroît au rythme de 2 millions d’âmes par an. Il vient de reconduire à sa tête un dictateur déclaré, maréchal sans avoir jamais livré de bataille : Abdel Fattah al-Sissi.

Pour son premier mandat, il avait obtenu, le 28 mai 2014, 96 % des voix – un score de maréchal, c’est le cas de le dire ; on le créditera d’un résultat équivalent ou supérieur pour son second mandat, qui débute en avril. Tout au long de ces quatre dernières années, les Égyptiens ont pu voir de quelle étoffe il était fait. En le réélisant, ils ont donc sciemment accepté de confirmer un dictateur patenté à la présidence de leur pays.

L’Égypte n’est pas une nouvelle dictature arabe ou africaine, car elle existait déjà

Avaient-ils le choix ? L’élection qui a maintenu Sissi à la tête de l’Égypte s’est achevée le 28 mars. De l’avis unanime des observateurs et des témoins, elle n’a été ni transparente ni contradictoire, mais on ne peut plus opaque et biaisée. Ce n’est pas une nouvelle dictature arabe ou africaine, car elle existait déjà ; le scrutin des 26, 27 et 28 mars n’a fait que la conforter.

Gageons que ce mandat de Sissi ne sera pas son dernier. Et rappelons que le général Hosni Moubarak, que les Égyptiens ont écarté en février 2011, il y a sept ans, avait accaparé le pouvoir pendant trente longues années… Sept ans dans l’histoire d’un pays, c’est très peu. Mais, dans la vie des gens, c’est une longue période.

Le temps de l’euphorie

En mars-avril 2011, deux nations africaines, la Tunisie et l’Égypte, baignaient dans l’euphorie : elles vivaient intensément ce qu’on appellera le Printemps arabe, s’imaginant qu’elles allaient vers « des lendemains qui chantent ». Depuis cette date, elles ont suivi des voies différentes, voire opposées. Comment se sont-elles comportées au cours des sept dernières années ?

Après une brève et très décevante période islamiste qui a duré un an, l’Égypte s’est donnée à l’officier général que le président (islamiste), Mohamed Morsi, avait choisi en août 2013 comme ministre de la Défense. Quelques mois plus tard, répondant à l’appel populaire ou le devançant, Abdel Fattah al-Sissi « sortait » les islamistes du pouvoir, mettant fin à leurs abus. Et s’installait à leur place.

Avec Abdel Fattah al-Sissi, l’armée égyptienne est revenue aux affaires

Avec lui, l’armée égyptienne est revenue aux affaires. En 1952, elle avait renversé une monarchie décadente par un coup d’État, accompli par le général Naguib et le colonel Nasser. Elle s’est alors emparée du pouvoir et ne l’a plus guère lâché pendant plus de soixante ans, devenant la colonne vertébrale du pays ! La quasi-totalité des Égyptiens d’aujourd’hui n’auront connu à la tête de leur pays, sauf pendant la brève parenthèse islamiste, qu’un officier général.

Ils sont principalement trois à s’être succédé à la présidence de l’Égypte : Nasser, Sadate et Moubarak. La politique intérieure ou extérieure a pu changer, on est passé de l’étatisme au libéralisme, de l’alliance avec l’URSS à l’inféodation aux États-Unis, des guerres avec Israël à la paix avec l’État hébreu. Une seule constante a survécu à ces volte-face : chacun des officiers généraux-présidents a combattu la confrérie politico-religieuse des Frères musulmans, tentant de la contenir ou de la réduire.

Mais Sissi innove et va beaucoup plus loin que les trois généraux qui l’ont précédé. Il a déclaré une guerre sans merci aux islamistes de son pays et s’emploie, depuis plus de quatre ans, à les écraser, voire à les éradiquer. Il tente aujourd’hui en Égypte ce que le président Ben Ali a essayé de faire, hier, en Tunisie, sans succès : éliminer l’islamisme par une répression permanente et débridée.

Décimés et dispersés par des opérations de police ordonnées et conduites deux décennies durant par le président Ben Ali, les islamistes tunisiens sont réapparus en force dès la chute de ce dernier, auréolés par leur résistance. Ils ont exercé le pouvoir de 2012 à fin 2013 et y participent encore aujourd’hui ; les résultats de cette expérience de six ans sont désastreux.

Une Tunisie « suradministrée et mal gouvernée »

Mieux qu’un long discours, les chiffres socio-économiques de la Tunisie montrent un pays mal gouverné et qui, depuis 2011, stagne ou même régresse. Voici ceux que donne le professeur Hachemi Alaya, vigie de l’économie tunisienne, dans la dernière livraison d’Ecoweek, sa lettre hebdomadaire.

« La dépense totale de l’État a dépassé 30 % du PIB en 2017. Elle était inférieure à 24 % en 2010. À eux seuls, les salaires de la fonction publique sont passés de 10,7 % du PIB en 2010 à près de 14,9 % en 2017. L’hypertrophie de l’État providence est devenue aujourd’hui un handicap pour les entreprises qui financent ses prodigalités via les impôts et les charges sociales. […] Les investisseurs sont constamment confrontés à une bureaucratie d’autant plus tatillonne qu’elle est prolifique et de plus en plus gangrenée par la corruption et le népotisme. […] Le service de la dette a absorbé en 2017 près du tiers (33,1 %) du total des recettes fiscales de l’État. […] Cette dette publique a crevé le plafond de 70 % du PIB. »


>>> À LIRE – La Tunisie en panne de stratégie économique


Les chiffres cités par Ecoweek décrivent un pays suradministré et mal gouverné, qui navigue à vue et se contente d’éviter chaque mois la cessation de paiements. « La Tunisie ne peut espérer s’en sortir et préserver son acquis démocratique, poursuit le professeur Hachemi Alaya, qu’en transformant et non en réparant partiellement son modèle économique et social. »

Réprimer les islamistes pour les faire disparaître est vain, immoral et antidémocratique

Quelle place pour les islamistes ?

En Tunisie comme en Égypte, les islamistes sont soutenus par 15 % de la population environ. Les réprimer pour les faire disparaître, comme s’y est essayé Ben Ali en Tunisie et s’y emploie Sissi en Égypte, est vain, immoral et antidémocratique. Mais leur permettre d’exercer le pouvoir ou les y associer est contre-productif, comme l’a montré l’expérience tunisienne des six dernières années.

Les islamistes étant partie intégrante de nos sociétés, on ne peut les en exclure

Que faire ? Les islamistes étant partie intégrante de nos sociétés, on ne peut les en exclure. Mais ils sont loin d’être prêts à exercer le pouvoir ou à y être associés : on ne doit pas les y inclure. Les Européens ont « sorti » les communistes du pouvoir et, sauf exception, en excluent aujourd’hui l’extrême droite. Je recommande de suivre leur exemple.

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