Analyse : les mauvaises affaires d’Al Karama

L’usine située au pied de Djebel Ressas, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Tunis, produit 2,2 millions de tonnes de ciment par an. © Carthage Cement

L’absence de leader du secteur pour la reprise de Carthage Cement pose la question de l’efficacité du holding tunisien, chargé de vendre les entreprises confisquées après la révolution de 2011.

Une déception. Aucun poids lourd du secteur ne figure parmi les six prétendants à la reprise des 50,52 % de Carthage Cement. L’absence de HeidelbergCement, deuxième cimentier mondial de la liste annoncée le 19 mars, constitue même une vraie surprise. Ce dernier cherche pourtant une porte d’entrée sur le très prometteur marché du voisin libyen. Même le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, cache mal son désarroi. Al Karama Holding, chargé de la cession des parts de l’État dans les sociétés confisquées après la révolution de 2011, dont fait partie Carthage Cement, est au cœur des critiques après ce « ratage » qui a pris tout le monde de court.

« Les acteurs privés ne peuvent pas attendre éternellement que les politiques se décident. Heidelberg a dû décider d’investir ailleurs. Cela fait sept ans que ces sociétés confisquées ne sont qu’administrées. Leurs résultats se dégradent », se désole Radhi Meddeb, PDG de la société de conseil Comete Engineering, qui connaît parfaitement le dossier et le fonctionnement d’Al Karama, placé sous la supervision du ministère des Finances. Il a dirigé le conseil d’administration de Carthage Cement avant sa démission fracassante en février 2016. À l’époque, il avait déploré d’être dans l’impossibilité de prendre des décisions stratégiques telles que, pour Carthage Cement, réduire le personnel ou investir pour la création d’un accès direct au port et au chemin de fer.

Objectif : 500 millions de dinars

Un immobilisme qui explique la décision des leaders du secteur de ne pas se porter candidats à la reprise du cimentier. Or Carthage Cement était l’un des joyaux de la liste des dix-neuf sociétés à vendre dans les dix prochains mois par Al Karama. « Si cela se passe bien, on gagnera la confiance des investisseurs dans les autres dossiers », avait prédit son président, Adel Grar, en début d’année.

Le relatif échec du cas Carthage Cement – les analystes pensent néanmoins que les candidats en lice peuvent proposer une offre substantielle – fragilise sa gestion. Le dirigeant s’est fixé pour objectif de récupérer, pour l’ensemble des cessions prévues, 500 millions de dinars (près de 170 millions d’euros) d’ici au 31 décembre 2018.

Un chiffre inscrit dans la loi de finances 2018. Un véritable défi. L’an dernier, il visait une recette de 400 millions de dinars. Ce fut in fine deux fois moins. En six ans (2011-2017), seules dix sociétés ont été cédées, pour un total de 1,45 milliard de dinars.

244 sociétés confisquées

Sous l’ancien régime, les entreprises placées sous tutelle depuis 2011 étaient des exemples caricaturaux d’une économie tournée vers le seul profit des proches de l’ex-président Ben Ali. Elles ne s’acquittaient pas des impôts, mystifiaient les douanes, bénéficiaient de crédits bancaires indus, etc. Certaines n’ont pas publié de bilan financier depuis 2009.

En 2016, le ministère des Finances avait estimé que 244 sociétés confisquées pouvaient être vendues – les autres n’étant que des coquilles vides ou bien des entités dans lesquelles l’État n’avait pas de participation significative. Actuellement, 184 sont toujours aux mains des administrateurs judiciaires dans l’attente de recréer un historique comptable réel qui permette de les valoriser.

Les objectifs de ces gérants sont avant tout légaux (payer les fournisseurs, les salariés, etc.) et non économiques. Ce n’est qu’une fois ces fastidieuses étapes administratives et judiciaires remplies que les sociétés entrent dans le giron d’Al Karama, où elles passent une deuxième batterie de tests.

Ces processus sont un handicap très lourd. À l’époque, cela avait un sens, mais, aujourd’hui, sept ans après la révolution, il faut alléger les contraintes, plaide le député de Machrou Tounès

Au centre des préoccupations, s’assurer que, parmi eux, ne se cache pas un cheval de Troie qui permettrait aux proches de Ben Ali de revenir aux affaires. Le comité de présélection composé de représentants du holding, du ministère des Finances, des organes de régulation concernés et des partenaires techniques – instances nationales des télécommunications s’il s’agit d’une compagnie de téléphonie, etc. – passe aussi au crible les investisseurs potentiels.

Ensuite, Al Karama lance un appel d’offres pour sélectionner le cabinet de conseil et la banque d’affaires qui seront chargés de réaliser un audit complet de la société. Enfin, un nouvel appel d’offres est publié, cette fois à destination des futurs acquéreurs. C’est la Commission nationale de gestion d’avoirs et des fonds objet de confiscation ou de récupération en faveur de l’État, créée par décret en 2011, qui valide la cession.

« Ces processus sont un handicap très lourd. À l’époque, cela avait un sens, mais, aujourd’hui, sept ans après la révolution, il faut alléger les contraintes », plaide Marouen Felfel, le député de Machrou Tounès, membre de la commission des finances.

Mauvais timing

Au-delà de ces lourdeurs, les acteurs critiquent le timing des cessions. Concernant les deux concessionnaires automobiles, Alpha Ford et Alpha Hyundai, qui doivent être vendus en 2018, Mehdi Mahjoub, membre exécutif de la chambre syndicale du secteur, émet des doutes : « Avec la chute du dinar et les restrictions sur les importations de voitures, le secteur est sinistré. Il aurait mieux valu pour Al Karama vendre l’année dernière ou attendre encore un peu. »

L’économiste Mhamed Mestiri critique également l’approche des autorités. « Agir dans la précipitation, c’est l’assurance de faire de mauvaises affaires. L’État devrait plutôt remettre à flot ces anciens fleurons pour qu’ils participent à la relance économique du pays. »

Bloquées dans leur développement, certaines multinationales qui possèdent des parts dans les sociétés confisquées tentent d’accélérer le processus. Ce n’est pas un hasard si Stéphane Richard, le PDG d’Orange, était présent lors du voyage du président de la République française, Emmanuel Macron, en février à Tunis. Il tient à obtenir enfin le contrôle de la totalité du capital d’Orange Tunisie, aujourd’hui détenu indirectement à hauteur de 51 % par Al Karama. L’entreprise hexagonale a menacé à plusieurs reprises de se retirer du pays si elle n’obtenait pas gain de cause.


6 candidats pour Carthage Cement

Omnium IP (Maroc)

Consortium Companhia Geral de Cal e Cimento (Portugal) – Société des ciments de Gabès (Tunisie)

Eurocem Ltd (Malte)

Consortium Asamer Kurt (Autriche), Petech (Autriche) et Melton Entreprise Ltd (Chypre)

Cementos Portland Valderrivas (Espagne)

Cemolins International (Espagne)


Sa plus grosse cession

558,2 millions de dinars (187 millions d’euros) pour 15 % de Tunisiana Telecom (devenu Ooredoo Tunisie) vendus au qatari Ooredoo Group

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici