Politique

L’ère du néo-despotisme éclairé

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Vladimir Poutine et Xi Jinping au Vietnam, en novembre 2017. © Konstantin Zavrazhin/AP/SIPA

Le modèle occidental de la démocratie constitutionnelle est en recul. De Xi Jinping à Vladimir Poutine, en passant par Recep Tayyip Erdogan, les néo-despotes mettent en place un système inédit, une adaptation en quelque sorte mondialisée des dictatures défuntes. Un modèle susceptible de faire tâche d'huile, notamment en Afrique.

Édito. Ni tout à fait des dictatures au sens brutal et archaïque du terme ni, a fortiori, des démocraties telles qu’Abraham Lincoln les a une fois pour toutes définies – « du peuple, pour le peuple, par le peuple ». Ainsi Béchir Ben Yahmed décrit-il dans son « Ce que je crois » de cette semaine les néo-­despotismes hybrides au pouvoir à Pékin, à Moscou ou à Ankara.

On me permettra de compléter son propos d’un constat : ce mois de mars 2018, qui a vu Xi Jinping s’ouvrir la voie céleste qui mène au pouvoir à vie et Vladimir Poutine se faire réélire jusqu’en 2024 avec toute latitude d’obtenir de son Parlement qu’il modifie la Constitution afin d’imiter son voisin chinois, sonne le glas d’un modèle né sur les cendres de la guerre froide et les décombres du mur de Berlin.

Ce modèle existe toujours, mais il n’est plus, au sens propre du terme, hégémonique. Une digue a cédé

Ce modèle occidental – en réalité, américain – de démocratie constitutionnelle, avec élections et limitation de mandats, s’est imposé partout ou presque pendant trois décennies. Même s’il y avait très loin, souvent, de la théorie à la pratique, notamment, comme le souligne BBY, en ce qui concerne le respect des contre-pouvoirs, toutes les Constitutions – y compris la chinoise – ont gravé dans le marbre les libertés d’expression et d’association.

Vladimir Poutine a dû se résoudre à une alternance de façade en 2008 et, jusqu’à ce mois de mars, un président chinois ne pouvait exercer ses fonctions au-delà de dix ans. Certes, ce modèle, dont l’épicentre s’est déplacé des États-Unis vers l’Union européenne, existe toujours, mais il n’est plus, au sens propre du terme, hégémonique. Une digue a cédé.

Soumission

Retour en arrière ? Virage à 180 degrés ? La réalité est plus complexe. Ce que proposent MM. Xi, Poutine ou Erdogan n’est pas un copié-collé des dictatures défuntes, même si l’exaltation du passé fait partie de leur panoplie, mais une adaptation en quelque sorte mondialisée.

Premier point : aux yeux d’une majorité de leurs concitoyens, pour qui mieux vaut un leader fort, stable et performant qu’un système démocratique faible et corruptible, tous trois sont légitimes. On peut le regretter et estimer que la majorité a tort, mais c’est essentiel.

Deuxième caractéristique : ces « néo-despotes éclairés » ont tiré les leçons de la « théorie de la modernisation » du sociologue allemand Max Weber, selon laquelle à l’élévation du niveau de vie d’une population doit correspondre une élévation du niveau des libertés publiques.

Faute de pouvoir acheter la soumission d’un peuple (ce que seules les pétromonarchies du Golfe ont encore les moyens de faire), force leur est donc d’offrir à leurs administrés une dose calculée et encadrée de liberté d’expression, de reddition des comptes, de participation et de justice sociale – via notamment des campagnes spectaculaires de lutte contre la corruption. Le but : siphonner les mécontentements sans déstabiliser le régime en place.

CIA

Il y a là, on le voit, les caractéristiques d’un modèle alternatif d’autant plus susceptible de faire tache d’huile – y compris en Afrique – que l’Europe est tétanisée par la crise migratoire et que les États-Unis ont, en quatorze mois de présidence Trump, perdu une grande partie de leur leadership moral.

Lorsqu’un Rex Tillerson (passé depuis à la trappe) met en garde les Africains contre la « dette chinoise » ou qu’une Nikki Haley morigène Joseph Kabila sur le respect du calendrier électoral en RD Congo, leurs interlocuteurs savent très bien que le développement démocratique du continent est le dernier des soucis de Donald Trump.

L’Afrique est-elle prête à entrer dans l’ère du néo-despotisme éclairé ?

Seul le champ sécuritaire requiert quelque attention à la Maison-Blanche. À preuve : si le président n’a toujours pas jugé utile de nommer un secrétaire d’État adjoint pour l’Afrique, il a rapidement recruté un directeur Afrique au Conseil national de sécurité, Cyril Sartor. Un Africain-Américain certes, titulaire d’une maîtrise d’histoire du continent, mais surtout… ancien de la CIA.

Cité grecque

L’Afrique est-elle prête à entrer dans l’ère du néo-despotisme éclairé ? La bonne image dont y jouit la Chine, la fascination qu’exerce un leader fort comme Paul Kagame, la déception engendrée par la corruption du modèle démocratique sud-africain, voire – dans la sphère de l’imaginaire collectif – l’engouement identitaire suscité par le film Black Panther, dont les héros cultivent des valeurs (puissance, noblesse, loyauté, dynastie, patriotisme) beaucoup plus élitistes qu’égalitaires, tout cela tend à démontrer que l’idéal de société politique telle qu’on la conçoit sur le continent, en fonction de ses propres valeurs, n’a que partiellement à voir avec la cité grecque d’Aristote.

Les néo-despotismes sont éclairés tant que les leaders leur fournissent de l’électricité

Reste que plus un chef reste chef, plus il obère sa capacité à avoir une lecture correcte des réalités de son pays. Et plus sa succession devient problématique. Contre cette dernière loi, anxiogène, de l’Histoire, à laquelle tôt ou tard seront confrontés les sujets du nouveau tsar, de l’autocrate confucéen et de la réincarnation de Soliman, seules les monarchies héréditaires et les démocraties synonymes d’alternance au pouvoir ont trouvé la parade.

Les néo-despotismes sont éclairés tant que les leaders leur fournissent de l’électricité. Lorsque usés par l’âge, minés par la maladie ou rattrapés par la Faucheuse, ces derniers s’éteignent, c’est le trou noir.

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