Politique

Expulsion de migrants subsahariens : « Oust of Algeria »

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Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Une fillette, près d'un camp de fortune de migrants subsahariens, sous un pont de la banlieue d'Alger. © REUTERS/Zohra Bensemra

La manière brutale dont les migrants subsahariens ont été refoulés d'Algérie a provoqué un mouvement de colère à Bamako. Retour sur cet épisode.

Tribune. À Bamako, entre le pont Fahd et le pont des Martyrs, un long boulevard longe le fleuve Niger. En novembre 2016, en présence du Premier ministre algérien d’alors, Abdelmalek Sellal, et de son homologue malien, Modibo Keïta, cette voie a été baptisée boulevard Abdelaziz-Bouteflika, en signe de reconnaissance au président algérien « pour tous les efforts qu’il a consentis en faveur du retour de la paix et de la stabilité au Mali ».

Cet hommage revêtait une consonance d’autant plus particulière que, jeune officier pendant la guerre d’Algérie, Bouteflika avait séjourné au Mali en 1960 pour y ouvrir un front du Sud. D’où son surnom d’« Abdelkader El Mali ».

La « prison » de Tamanrasset

Plus d’un an après l’inauguration de ce boulevard, à la gratitude des Maliens pour le vieux raïs s’est substituée la colère. Motif de ce désamour subi : les vagues d’expulsions brutales de ressortissants subsahariens illégalement installés sur le sol algérien.

Point d’orgue de ce ressentiment, l’attaque dont a été la cible l’ambassade algérienne, sise justement de l’autre côté du fleuve Niger, à un battement d’ailes de la stèle en béton qui porte le nom de Bouteflika, le 12 mars, à Bamako. Jets de pierres, tentatives d’incendie, saccage, le bâtiment a été assailli par des manifestants qui entendaient protester contre les conditions de reconduite à la frontière de leurs compatriotes et de réfugiés africains, dont la présence illégale est jugée indésirable en Algérie.

Les récits recueillis auprès de réfugiés de différentes nationalités sont trop précis, trop nombreux pour n’être que des cas isolés

Entendons-nous bien. Ce qui pose problème n’est pas tant l’empressement avec lequel les autorités algériennes refoulent les Subsahariens – 20 000 sur les 100 000 qui vivent irrégulièrement sur le sol national ont été expulsés depuis décembre 2014 –, mais la manière. La France, pour ne citer qu’elle, expulse chaque année des contingents de clandestins, dont des Algériens, sans que cela fasse scandale.

Ce qui indigne ici tient surtout aux méthodes employées : rafles et arrestations au faciès, profilage ethnique, brimades, traitements humiliants ou dégradants… Les récits recueillis auprès de réfugiés de différentes nationalités sont trop précis, trop nombreux pour n’être que des cas isolés. Certains évoquent des camps de fortune à Tamanrasset, où les migrants seraient parqués dans des conditions insalubres avant leur refoulement.

« Ils nous ont mis dans une sorte de prison dès notre arrivée à Tamanrasset, raconte Mohamed, un Sierra-Léonais. Le pire est que cette prison était gérée par d’autres Africains contre rémunération. J’y suis resté quinze jours. Nous étions plus de 70 dans une même pièce. Ils nous ont ensuite fait monter dans un camion et nous ont abandonnés au milieu de nulle part. Nous avons erré dans le désert pendant quarante-cinq jours. »

Selon des ONG, ces clandestins, une fois livrés à eux-mêmes dans ce vaste no man’s land, sont souvent rançonnés par des trafiquants ou par des groupes armés. Des témoignages font même état de traite d’êtres humains. Ces récits, qui font écho aux multiples déclarations de hauts responsables algériens stigmatisant les réfugiés, ne font pas honneur à l’Algérie et ternissent gravement l’image d’un pays longtemps connu pour être « la Mecque des révolutionnaires ».

Humanité

Alger avait organisé deux festivals panafricains, en 1969 et en 2009, pour célébrer les arts et les cultures du continent, et avait accueilli sur son sol des figures comme Miriam Makeba, Nina Simone, Manu Dibango, Amílcar Cabral, Agostinho Neto, Cheikh Anta Diop ou encore Sembène Ousmane, sans oublier les leaders des Black Panthers américains.

Ce grave manquement à l’éthique élémentaire est d’autant moins acceptable qu’il n’est pas conforme aux valeurs et aux traditions de solidarité et d’entraide dont ont fait – et font encore – preuve la grande majorité des Algériens à l’égard des peuples d’Afrique. Ces mauvais traitements subis par les expulsés sont d’autant moins excusables qu’ils laissent penser que ces dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont trouvé refuge en Algérie n’y seraient pas les bienvenus, qu’ils y seraient reçus avec mépris et dédain et qu’ils feraient mieux de rester chez eux. Ce qui n’est pas le cas.

Si l’Algérie officielle n’a certes pas vocation à accueillir toute la misère de l’Afrique, pour paraphraser la formule célèbre de Michel Rocard, elle pourrait à tout le moins en prendre sa part et faire preuve d’un minimum de souplesse, de considération et d’humanité lorsque des clandestins viennent à être reconduits à la frontière.

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