Culture

Mode : le retour de la barbe, des musiciens aux politiques

DJ Arafat, l’empereur du coupé-décalé. © Camille Millerand pour JA

Stars de la musique et du cinéma, sportifs et hommes politiques ont définitivement succombé à l’appel du poil au menton. Pourquoi ? Comment ? Enquête.

Tous les coiffeurs de Monrovia vous le diront… Dans la capitale libérienne, la mode, actuellement, en matière de pilosité, est d’exiger une « coupe Weah » pour ressembler au chef de l’État. Non pas pour imiter feu sa coupe de cheveux (les tifs ont déserté depuis longtemps le crâne de l’ancien buteur), mais pour imiter celle de sa barbe, qu’il porte courte, soigneusement dessinée, de la mandibule aux maxillaires.

Le phénomène vient en fait conforter une tendance lourde. Fini les mentons lisses, les pommes d’Adam nues, les lèvres bêtement isolées au beau milieu d’un océan d’épiderme glabre : la barbe s’est durablement invitée sur les visages masculins, et l’Afrique n’est plus épargnée. Dans le nord du continent, cela n’a rien d’étonnant… Tandis que dans le Sud le maintien de la pousse est moins évident. D’autant que la barbe, piège à chaleur et à poussière, peut, selon plusieurs témoignages de nos collaborateurs, transformer le bas du visage en marigot suintant.

« Hirsutisation » des personnalités noires

Mais aujourd’hui, le velu est devenu la norme. Et l’on assiste à une « hirsutisation » des personnalités noires, tous secteurs confondus. Pensez à la musique et aux buissons généreux qui couvrent les visages de DJ Arafat ou de Fally Ipupa. Songez à la coquetterie poivre et sel dont s’est affublé Idris Elba (régulièrement élu homme le plus sexy de la planète ciné). Et pour rester dans le septième art, scrutez attentivement l’affiche du « blackbuster » Black Panther, sur laquelle aucun des grands rôles masculins n’est imberbe.

Claire Delfino pour JA

Sur les terrains de foot, Serge Aurier ou Lassana Diarra s’offrent des barbes aussi bien entretenues que les pelouses des stades. Tandis qu’en politique, arboré par des figures du militantisme noir (Patrice Lumumba, Nelson Mandela, Steve Biko, Malcolm X…) il y a plus d’un demi-siècle puis délaissé, le poil signe un retour audacieux et définitif chez des personnalités de premier plan telles que Guillaume Soro ou Joseph Kabila.

Ce sont des sportifs ou des rappeurs américains comme Rick Ross qui ont mis la barbe à la mode

Influence américaine

Reste à comprendre les motivations et les conséquences de ce pubescent come-back. Pour Nash Barber, coiffeur officiel de Serge Aurier et de DJ Arafat, également consulté par plusieurs joueurs du PSG et par « la moitié de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire », l’influence est américaine. « Ce sont des sportifs ou des rappeurs américains comme Rick Ross [qui arbore un monstre velu aussi fourni qu’une barbe à papa] qui ont mis la barbe à la mode. Aujourd’hui, elle fait chic, elle n’est plus réservée aux motards et aux islamistes. »

Francois Mori/AP/SIPA

La tendance serait apparue vers 2015, année qui voit la plus forte hausse du nombre de barber shops, des salons plutôt haut de gamme réservés aux hommes, aux États-Unis et en Europe. Elle consacre en fait selon les magazines masculins un retour de la virilité, de l’audace et de la fantaisie… dans une certaine mesure. Car la barbe qui s’invite depuis quelques années sur les mâchoires « hype » se doit d’être parfaitement entretenue, dessinée, voire parfumée !


>>> A LIRE – Mode : Kabila, Soro… Ce que leur barbe révèle d’eux


Le souci du poil des hommes noirs

D’innombrables tutoriels sont venus prêter main-forte aux anciens imberbes sur internet, tandis qu’une armada de produits nouveaux, lotions miracles et brosses en poils de sanglier s’invitent désormais dans les échoppes spécialisées disposant de corners dédiés aux hommes. Le cabinet international de recherche et de conseil Kline & Company observait en 2015 une croissance de 9 % des ventes de produits capillaires professionnels pour messieurs aux États-Unis et de 6 % en Europe.

Matt Dunham/AP/SIPA

La barbe se porte bien, toutes communautés confondues… et pourtant les grands noms de l’industrie cosmétique n’ont tout bonnement rien prévu d’adapté aux hommes noirs. « Les peaux pigmentées ont des fibres d’élastine et de collagène plus solides, plus de couches cornées au niveau de l’épiderme, et les hommes en général ont une peau plus épaisse, rappelle Leslie Carombo, cosmétologue spécialiste des peaux noires et métissées. Le poil des hommes noirs, qui pousse de manière hélicoïdale, est souvent incarné. »

Il faut donc, selon elle, veiller à mieux hydrater les peaux noires et à utiliser des produits émollients (qui ramollissent l’épiderme) et exfoliants pour faciliter la sortie des poils et ainsi éviter l’apparition de boutons, puis de taches pigmentaires. « Ces produits n’existent pas sur le marché européen et africain, regrette Leslie Carombo. Certains consommateurs importent des lotions américaines, mais on y utilise certains actifs cosmétiques interdits en France. »

La solution ? Se changer soi-même en petit chimiste : mélanger de l’huile d’argan (ou autre produit hydratant) et des huiles plus assainissantes (à base de lavande et de citron). Pour les plus aisés, la cosmétologue conseille de se rendre au moins une fois par mois chez un professionnel, qui, à coups de serviette chaude, vous détendra la couenne.

Nous nous sommes rendu compte que le marché afro de la barbe avait été totalement sous-estimé », relate Karim Saïdani

La nature ayant horreur du vide, le marché de la barbe afro attire déjà une poignée d’entrepreneurs avisés comme Karim Saïdani, responsable du développement du Comptoir de la barbe, créé il y a deux ans et dont le chiffre d’affaires a été depuis « multiplié par quatre », en ciblant notamment une clientèle noire. La société commercialise ainsi un « kit afro », vendu 55 euros, composé d’une huile à barbe conçue pour les barbes « bouclées, frisées et crépues » et d’un peigne en bois de palissandre « plutôt qu’en matière plastique ou composite qui génère de l’électricité statique et fait rebiquer le poil », précise Karim Saïdani.

« Lorsque nous avons fait de la veille avant de nous positionner, nous nous sommes rendu compte que le marché afro avait été totalement sous-estimé, alors que c’est celui qui se développe le plus et le plus vite, note-t-il. Les grandes marques ont un temps de réaction lent et souffrent aussi d’une méconnaissance de la communauté. » Depuis, il confie avoir été contacté par Babyliss, et négocier avec le Cameroun ainsi que le Maroc pour développer une offre sur le continent.

Les coiffeurs africains, qui concoctaient avec plus ou moins de sérieux des mixtures d’huiles végétales et essentielles, mélangeaient des produits cosmétiques ou n’utilisaient aucune lotion particulière, vont peut-être enfin disposer de produits professionnels… et accélérer la pénétration du poil.


En Afrique du Nord, le poil est politique

Au Maghreb et au Moyen-Orient, la barbe est un marqueur religieux et politique fort depuis des siècles. Dans l’Égypte antique, déjà, les pharaons (y compris les reines) se paraient parfois de postiches pour marquer leur puissance. L’islam est ensuite venu étoffer les rangs des grands hommes à la pilosité abondante, les croyants se conformant pour la plupart à la parole du Prophète, retranscrite dans les hadiths : « Laissez-vous pousser la barbe abondamment et taillez-vous les moustaches. Différenciez-vous ainsi des polythéistes » (c’est-à-dire, à l’origine, des ennemis perses qui se laissaient pousser la moustache).

Archives Jeune Afrique-REA

Schématiquement, on pourrait dire que le poil divise aujourd’hui la classe politique, puisque les « barbus » représentent l’islam politique tandis que les politiciens rasés de frais ou moustachus sont généralement des tenants de la laïcité. Toujours est-il que sa valeur symbolique reste forte, à tel point qu’il arrive que l’on prive des opposants politiques de leurs moustaches pour les abaisser ! Les membres du Hamas se sont ainsi saisis de rasoirs pour humilier leurs rivaux du Fatah.

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