Cinéma

Cinéma : comment Nollywood séduit l’Amérique du Sud

Au centre, l’acteur Ozzy Agu sur un tournage, au Nigeria. © Sven Torfinn/PANOS-REA

Malgré l’absence de réseaux de distribution officiels, les films nigérians, séduisent au Suriname, en Amérique latine. Les spectateurs y retrouvent une proximité avec leur quotidien.

Dans leur boutique du centre-ville de Paramaribo, capitale du Suriname, Sunil et Shurmeen consacrent un rayon entier aux « afrikaanse films ». Ce couple, descendant d’Indiens engagés au tournant du XIXe et du XXe siècle pour travailler dans ce qui était alors une colonie hollandaise, vit aujourd’hui du commerce de films. « Nous avons lancé le magasin avec des films africains il y a une quinzaine d’années », explique Shurmeen. Ils se procuraient alors des fictions nigérianes à Amsterdam, en faisaient des copies et les commercialisaient de l’autre côté de l’Atlantique.

Au début des années 2000, le public surinamais découvre Nollywood, dont les productions rencontrent un franc succès dans ce pays de 520 000 habitants. « D’après ce que l’on voit dans ces films, la manière dont les Nigérians vivent ressemble à la nôtre. Il est facile de se projeter », commente Charles Eiflaar, mordu de cinéma au point d’y consacrer tout le temps libre que lui laissent ses activités de gérant d’une clinique traditionnelle.

Au Suriname, c’est via le marché de la VHS puis du DVD que se diffuse l’importante production nigériane

Doublage créole

Malgré la concurrence d’internet et la crise économique qui touche le pays depuis deux ans, l’activité du Sunil’s DVD Shop se maintient. Sans se soucier des droits d’auteur, ses rayons se sont étoffés de productions américaines et de rares films surinamais. « Pas de Bollywood. Cela passe déjà suffisamment à la télévision », commente Shurmeen. Ce qui n’est pas le cas des films de Nollywood. Au Suriname, c’est via le marché de la VHS puis du DVD que se diffuse l’importante production nigériane.

Anne-Marie Bonsma garde un souvenir pénible de séances de visionnage avec sa mère. « Elle me demandait tout le temps de lui traduire les dialogues et s’énervait lorsque je ne faisais pas assez attention au film », se souvient cette animatrice de la radio publique. Les parents d’Anne-Marie, qui ont grandi dans un village de l’intérieur où ils n’ont pas été scolarisés, ne comprennent pas l’anglais.

El Durando Misiedjan s’essaie d’abord au doublage sur un extrait du film américain Rush Hour 3, avec Jackie Chan

Âgée de 44 ans, leur fille parle, elle, le néerlandais, appris à l’école, l’anglais, appris en travaillant pour une entreprise étrangère, le sranan tongo, un créole qui fait office de lingua franca au Suriname, le saamaka, qui est sa langue maternelle, et l’okanisie, un créole parlé par les peuples marrons. C’est en pensant à sa mère qu’Anne-Marie Bonsma a un jour décidé de doubler en saamaka le film nigérian Blood Sister, réalisé en 2003 par Tchidi Chikere. Une version qui fait l’unanimité au sein de sa communauté. Si l’anglais progresse dans le pays, il est loin d’être parlé par tous.

El Durando Misiedjan se revendique comme le premier Surinamais à avoir eu l’idée de doubler des films dans des langues locales. Il se souvient très bien de la première fois où il a vu un film nigérian, sur VHS, il y a quinze ans. « Cela m’a immédiatement parlé, notamment la manière dont les acteurs jouaient », raconte-t-il.

Il a fallu quelques années à ce trentenaire féru d’informatique pour découvrir le doublage. « Je ne connaissais que les sous-titres. Je ne savais pas que les films pouvaient être doublés », explique Misiedjan. Il s’essaie d’abord sur un extrait du film américain Rush Hour 3, avec Jackie Chan. Le montage circule de téléphone en téléphone. Face à la demande, Misiedjan fonde Para’s Media en juillet 2009 et commence à doubler de nombreux films, surtout nigérians.

En traduisant, on essaie de mettre de notre culture dans le film », commente Anne-Marie Bonsma

L’engouement est tel que d’autres équipes de doubleurs se lancent. Charles Eiflaar estime avoir doublé, avec ses amis, plusieurs centaines de films américains, chinois et même jamaïcains… Mais la palme revient à la production nollywoodienne, qui constitue 75 % des films traduits en versions saamaka et okanisie. « Avant, j’écrivais tout le script, ce qui me prenait une semaine. Il fallait bien deux mois pour doubler un seul film. Puis je me suis aperçu que je pouvais traduire dans ma tête directement en plusieurs langues, j’ai donc arrêté d’écrire les dialogues. »

 Promouvoir la culture marronne

« En traduisant, on essaie de mettre de notre culture dans le film », commente Anne-Marie Bonsma. Charles traduit de manière à faire référence au contexte surinamais. « “Igwe” – un mot pour dire “roi”, au Nigeria – je le traduis en “gaan man”, le nom que l’on donne au chef des marrons. » Il s’est même essayé à « utiliser de la musique du Suriname que les gens connaissent déjà » pour remplacer les bandes originales. Effet garanti, « mais il faut que cela colle parfaitement, ce qui demande beaucoup de travail ».

La plupart des gens de mon peuple avaient honte de leur langue », explique Anne-Marie Bonsma

Au Suriname, personne ne vit de ces activités. « Nous voulons gagner de l’argent, mais aussi promouvoir la culture marronne », explique Louis Alfaisie, porte-parole de Para’s Media. « La plupart des gens de mon peuple avaient honte de leur langue, explique Anne-Marie. Aujourd’hui, les discriminations envers les villageois sont moins fortes qu’auparavant, mais elles existent encore. Maintenant que nous traduisons des films, cela donne plus de visibilité à notre langue. » Les langues marronnes dans lesquelles sont doublés les films ne sont pas enseignées à l’école.

Du doublage à la réalisation

Pour El Durando Misiedjan, les films nigérians ont été source d’inspiration pour se lancer dans la réalisation. Depuis quelques années, Para’s Media délaisse le doublage pour produire ses propres fictions. « Quand on regarde des films américains, on se dit que l’on ne va jamais y arriver, explique-t-il. Les films africains m’inspirent, parce qu’ils montrent un pays comme le nôtre. »

Les gens les aiment tant que les autorités auraient des problèmes si elles nous interdisaient de les diffuser pour des questions de droits d’auteur »

Deux longs-métrages réalisés par Para’s Media pour environ 2 000 euros chacun ont récemment été projetés dans l’unique cinéma de Paramaribo. La production surinamaise représente une infime portion des 170 films diffusés chaque année dans ce multiplexe qui programme surtout du Hollywood et du Bollywood. La production nigériane est inexistante, explique le gérant du cinéma Jeffrey Quartier, car les distributeurs avec lesquels il travaille n’en proposent pas.

Mais aujourd’hui les films nigérians circulent via internet, sont copiés et vendus en version originale pour quelques dollars surinamais. Puis « c’est le public qui attire notre attention sur tel ou tel film qu’il souhaite voir doublé, explique Charles. Les films viennent gratuitement à nous. Personne ne nous stoppe, car les gens les aiment tant que les autorités auraient des problèmes si elles nous interdisaient de les diffuser pour des questions de droits d’auteur ».


Langues marronnes

Au Suriname, les films du Nigeria sont doublés par des membres de la communauté noire marronne. À partir du XVIIe siècle, d’importantes révoltes d’esclaves aboutirent à la constitution de peuples marrons réfugiés dans l’intérieur de la colonie hollandaise du Suriname.

Leurs descendants représentent aujourd’hui un cinquième de la population du pays, qui accéda à l’indépendance en 1975. On compte six nations marronnes : les Saamakas, les Ndjukas, les Bonis, les Paamakas, les Kwintis et les Matawais, répartis en deux groupes linguistiques. Ce que les traducteurs qualifient d’okanisie tongo est un créole à base lexicale anglaise qui englobe les dialectes parlés par l’ensemble des peuples marrons, excepté par les Saamakas, dont la langue est mâtinée de portugais.

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