Politique économique

La Zlec, une chance historique pour le continent

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Carlos Lopes, professeur d’économie à l’Université du Cap, a été le 8e secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (2012-2016)

Mahamaou Issoufou, président du Niger, Moussa Faki, président de la Commission de l'UA, Louise Mushikiwabo, ministre rwandaise des Affaires étrangères, et Paul Kagame, président du Rwanda, à Kigali le 20 mars 2018. © DR / Union africaine

Le professeur à l'université du Cap et ancien secrétaire exécutif de la Commission des Nations unies pour l'Afrique (2012-2016) Carlos Lopes estime que la mise en place de la Zone de libre-échange continentale (Zlec) est une occasion pour l'Afrique d'accroître son poids au sein du commerce mondial.

Tribune. Le 16 mai 1963, les quarante-sept membres de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (Gatt) ont commencé à préparer ce que l’on pourrait appeler le cycle Kennedy. Cela a créé un précédent en augmentant les réductions tarifaires entre pays, ce qui a contribué à la mobilisation des nations les plus puissantes d’alors pour accroître le commerce mondial.

À quelques exceptions près, l’Afrique était absente de cet appel. En même temps, elle était occupée à établir sa première institution continentale, l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à Addis-Abeba.

Agenda 2063 de l’Union africaine

Après des efforts inlassables pour réunir les divers groupes idéologiques de nouveaux pays indépendants, l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié était plus préoccupé par la façon dont l’Afrique se placerait politiquement, ne remarquant probablement pas que d’autres s’employaient à établir le nouvel ordre commercial mondial. Ses soucis majeurs n’étaient pas si éloignés de ceux d’aujourd’hui.

Dans son discours lors de l’inauguration de l’OUA, il déclarait : « Certains prétendent que l’unité africaine est impossible […]. Autour de nous, il ne manque pas de doutes et de pessimisme […]. Ceux qui parlent de l’Afrique, de son avenir et de sa place au XXe siècle le font sur des tons sépulcraux. Ils prédisent les dissensions, la désintégration au sein des Africains, les luttes fratricides et le chaos pour notre continent. Confondons-les et, par nos actes, jetons-les dans la confusion. »

 La part de l’Afrique dans le commerce mondial est toujours en deçà de 3 %, malgré un milliard d’habitants en plus par rapport à 1963

Soixante-cinq ans plus tard, la zone de libre-échange continentale (Zlec), élément phare de l’ambitieux Agenda 2063 de l’Union africaine, va enfin voir le jour. Kigali a vécu un rare moment d’histoire le 21 mars lors de la ratification du projet par les présidents africains.

La marginalisation de l’Afrique dans le commerce mondial est ancienne et n’a pas tellement changé. C’est effroyable, mais sa part est toujours en deçà de 3 %, malgré un milliard d’habitants en plus par rapport à 1963. Le constat n’a pas changé : faiblesse des compétences, de la productivité et de l’activité économique. Pourtant, quelque chose de fondamental peut changer avec la Zlec.

Voix continentale

Les retardataires font généralement face à toutes sortes de difficultés. Sur le plan commercial, les meilleures places sont déjà occupées, les règles sont plus strictes, le financement complexe, la propriété intellectuelle concentrée, les chaînes de valeur mondialisées, la logistique enchaînée, les normes universalisées et les règles asymétriques.

Que cela nous plaise ou non, l’Afrique est en retard sur de nombreux points. Elle a manqué la transformation structurelle, qui a vu la valeur produite se déplacer de l’agriculture vers le secteur industriel. Trouver des débouchés commerciaux est devenu encore plus difficile pour les retardataires. Ils doivent parcourir la distance d’un marathon à la vitesse des meilleurs sprinters. La Zlec peut-elle aider à changer la situation de l’Afrique ?

Quand le continent négocie d’une seule voix, il pèse près de 3 000 milliards de dollars (2 500 milliards d’euros) de production – ce n’est pas la même chose que 55 entités qui s’époumonent. L’établissement de zones franches permet d’établir de nouvelles règles d’engagement en questionnant les accords passés, ou l’absence d’accords tout court, avec nos principaux partenaires commerciaux, comme l’Union européenne, les États-Unis, le Japon ou la Chine.

La voix de l’Afrique à l’OMC sera égale à celle de l’Inde en importance et en taille. Et les négociateurs savent que l’Inde a donné du fil à retordre à tout le monde, quand les voix africaines, entendues séparément, sont tout simplement ignorées.

 Modification des structures commerciales

Une grande zone non tarifaire devient attrayante pour les investissements directs étrangers, mais également pour les petites et moyennes entreprises qui peuvent entrer dans des chaînes de valeur transfrontalières ou sous-régionales à l’abri de la concurrence mondiale.

Les pays disposant d’une infrastructure plus importante ou d’un bon potentiel industriel peuvent eux assurer des liaisons en amont et en aval qui devraient permettre de prolonger au moins un temps l’emploi d’une main-d’œuvre bon marché face au phénomène mondial de la robotisation et des systèmes automatisés dans l’industrie.

Les modèles commerciaux de l’Afrique ne mentent pas. Les exportations de produits manufacturés sur le continent ont une teneur en valeur ajoutée plus élevée que celle des exportations de matières premières. La raison pour laquelle cette absurdité a duré si longtemps s’explique en partie par le fait que les matières premières brutes sont restées depuis l’époque coloniale au centre de l’activité économique formelle, même si la croissance des services durant la dernière décennie a commencé à changer la donne.

Cependant, cela n’a pas sensiblement modifié les structures commerciales. Avec la Zlec, il sera enfin moins cher de développer les exportations entre pays africains que hors du continent.

Paradoxalement, à quelques exceptions près, si les pays africains sont peu intégrés à l’économie mondiale, ils ont été très libéraux dans leurs échanges commerciaux

L’efficacité douanière, l’adoption de normes communes et la simplification qui va en découler vont changer la façon dont les marchés fonctionnent au profit de tous les agents économiques. La politique d’open sky, déjà signée par 23 pays dans le secteur aérien, et les avancées dans la mise en œuvre des principes de libre circulation des citoyens à travers le continent complètent ce dispositif.

Commerce intra-africain

Le commerce intra-africain atteint déjà 20 % du total des échanges du continent (et non 12 % comme le croient encore la plupart) et devrait augmenter de 52 % d’ici à dix ans.

Quelques sceptiques s’interrogent sur la nécessité de passer au libre-échange au moment où certains États prônent un retour au protectionnisme. Paradoxalement, à quelques exceptions près, si les pays africains sont peu intégrés à l’économie mondiale, ils ont été très libéraux dans leurs échanges commerciaux.

La Zlec peut donc rétablir des règles du jeu plus équitables en introduisant un certain degré de protection interne en faveur des productions africaines. Cela permettra de contrebalancer le rôle dominant occupé par certains pays dans les chaînes de valeur et la propriété intellectuelle.

L’avantage des retardataires est de pouvoir sauter des étapes. La Zlec peut significativement stimuler le commerce intra-africain à condition qu’elle soit mise en œuvre avec détermination.

Bonne volonté

Dans son récent road-movie spectaculaire Frontières, la réalisatrice burkinabè Apolline Traoré nous parle de la rencontre de trois femmes – Adjara, Emma et Sali – au cours d’un voyage en bus de Dakar à Lagos en passant par Bamako, Cotonou et Ouagadougou. Le voyage nous révèle un vrai parcours de combattantes. Elles subissent des pannes de moteur, affrontent des coupeurs de route et des vols.

Mais leur pire cauchemar est de traverser les frontières, où elles sont exposées à la corruption, à la violence et à la traite. Et pourtant, la Cedeao et sa zone de libre circulation, existent depuis longtemps. Soixante-cinq ans après l’appel de Sélassié contre les « tons sépulcraux », nous avons besoin de plus que de bonne volonté.

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