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Cet article est issu du dossier «« Black Panther » : pourquoi l'Afrique en est-elle si fière ?»

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Cinéma

« Black Panther » : du succès imprévisible à la fierté de l’Afrique

La présentation du film "Black Panther" en avant-première, le 14 février à Nairobi, au Kenya. © Yasuyoshi CHIBA/AFP

La dernière production Marvel-Disney, Black Panther, est une épopée inventée de toutes pièces dans les studios numériques hollywoodiens. Son extraordinaire succès n’était pas prévisible. Il en dit long sur la soif de reconnaissance des Noirs du monde entier. Enquête.

L’une est camerounaise, l’autre ivoirienne. En deux semaines, elles ont vu Black Panther quatre fois chacune. Installée à Chicago depuis une vingtaine d’années, la première, Nadia Hapi, une mère de famille de 44 ans, est retournée tous les jeudis à l’AMC Theatre de Lake in the Hills (Illinois). La seconde, Karine Mensah, 32 ans, s’est calée dans les fauteuils du Majestic Cinéma d’Abidjan chaque fois qu’elle en a eu l’occasion. À des milliers de kilomètres de distance, les deux amies sont tombées sous le charme du blockbuster narrant les aventures du premier super-héros africain. Sorti à la mi-février, celui-ci a déjà dépassé le milliard de dollars de recettes.

Tous ceux qui ont aimé le film ont la même explication : « Enfin ! Les Africains sont valorisés ! » L’intrigue se déroule dans un pays imaginaire du continent, le Wakanda, jamais colonisé, surpuissant et possédant d’inépuisables réserves de vibranium, un minerai permettant d’élaborer les armes les plus redoutables et les technologies les plus sophistiquées. Un combat va s’engager entre deux protagonistes.

Le mythe du sauveur africain libérant son peuple du néocolonialisme

L’un (Black Panther) s’efforce de protéger le secret du pays ; l’autre, impérialiste, entreprend de quitter son univers protégé pour dominer les autres. Pour Hapi comme pour Mensah, Black Panther est un film exaltant un héroïsme noir. Une réécriture de l’histoire des Noirs d’Afrique, sans les sempiternels accents misérabilistes. L’illustration d’une Afrique conquérante.

Marvel

Pour le Français d’origine congolaise Michel Bampély, sociologue de l’art et de la culture, « le super-héros de Ryan Coogler semble faire l’unanimité parce qu’il est le défenseur des cultures opprimées. Son royaume révèle une Afrique qui aurait retrouvé le capital symbolique qui était le sien dans l’Antiquité. Dans un décor afrofuturiste, Black Panther évoque ainsi une Afrique pharaonique glorieuse, telle que l’ont reconstituée des intellectuels comme Anténor Firmin, Duse Mohamed Ali et surtout Cheikh Anta Diop. Les spectateurs sont flattés à l’idée qu’une Afrique nègre ait pu apporter sa contribution à toutes les civilisations, même si son épopée a été censurée par les puissances occidentales, qui l’ont asservie par l’esclavage, la colonisation et la négation de son humanité ».

En filigrane transparaît la réponse à une question souvent posée : “Que serait devenue l’Afrique si elle n’avait été colonisée ?” », analyse l’historien Elikia M’Bokolo

Toujours selon le sociologue, Black Panther porte le mythe – ou l’espérance – d’un sauveur africain venant libérer son peuple du néocolonialisme. Producteur de l’émission Mémoire d’un continent sur Radio France internationale, l’historien Elikia M’Bokolo explique autrement cet engouement : « En filigrane transparaît la réponse à une question souvent posée : “Que serait devenue l’Afrique si elle n’avait été colonisée ?” Il y aurait eu un État, peut-être pas totalement idyllique (le Wakanda est lui aussi en proie à des luttes intestines), mais qui aurait maîtrisé ses ressources, disposé de technologies propres et qui, en définitive, aurait tracé son propre sillon. »

Le mythe du Wakanda

On déplore souvent que l’Afrique soit systématiquement dépossédée des richesses de son sous-sol. Tous en profitent, sauf ses habitants, qui n’ont toujours pas acquis la maîtrise des savoirs et des technologies qui pourraient leur permettre d’exploiter ces ressources en lieu et place des multinationales. Au bout du compte, Black Panther séduit surtout parce que c’est une formidable mise en scène de l’ambition que nombre de Subsahariens nourrissent pour leurs États.


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« Dans les salles de cinéma, les spectateurs africains ne voient pas forcément une fiction, mais l’ouverture d’un champ de possibles, analyse M’Bokolo. Tout n’est pas perdu, l’Afrique peut encore devenir le Wakanda. » Sous une apparence de légèreté, explique l’historien, ce film « véhicule l’image d’une Afrique idéalisée qui ne s’appuie pas uniquement sur la tradition, mais sur des dynamiques qui lui sont propres, sans imiter ni rejeter totalement les autres. Elle suit son destin, mais reste authentique en dépit de ses richesses. Au moment où le président américain n’hésite pas à fustiger certains “pays de merde”, montrer une Afrique capable de s’affranchir de la tutelle occidentale est un message d’espoir, un appel à la créativité ».

On n’est pas loin de l’Afrique rêvée par Cheikh Anta Diop, industrialisée grâce à ses ressources et à ses savoirs propres

« Machine à fabriquer des images et des mythes, Hollywood devient alors une machine à corriger les stéréotypes, alors que les ethnonationalismes et les tribalismes triomphent partout, indique le philosophe Souleymane Bachir Diagne. Black Panther est donc une réponse aux ethnonationalismes et aux tribalismes ambiants. C’est ainsi que les diasporas africaines, en Amérique et en Europe, le reçoivent. » Dans Black Panther, toute la mythologie de l’authenticité, voire de la négritude, passe au second plan.

Les Africains sont invités à développer une expertise afin d’utiliser au mieux leurs richesses. On n’est pas loin de l’Afrique rêvée par Cheikh Anta Diop, industrialisée grâce à ses ressources et à ses savoirs propres. Ce même Diop aimait d’ailleurs à rappeler que les pyramides furent construites par des Africains et que nul n’est capable aujourd’hui de reproduire ce prodige.

L’utopie d’une « nation nègre » puissance

Inventer des technologies et des manières de faire qui nous soient propres ne relève donc pas de l’impossible. M’Bokolo cite en exemple des jeunes gens qui, à Lomé, reconstruisent des ordinateurs à partir de déchets. Cette capacité de maîtriser les technologies rares ou nouvelles n’est pas définitivement perdue. C’est un chant d’espoir que tout le continent est capable d’entonner. Les fameux fondements pour une Afrique industrielle existent.

« Nous disposons de ressources plus diversifiées que dans le film, seuls les hommes manquent à l’appel », ajoute M’Bokolo, qui se souvient avec nostalgie de l’enthousiasme qui prévalait juste après les indépendances. C’était le temps où, pour réformer l’université d’Accra, Kwame Nkrumah avait fait appel aux plus grands intellectuels africains-américains, parmi lesquels W.E.B. Du Bois. Persuadés que l’Amérique n’était pas transformable, ces derniers s’étaient retrouvés en Guinée, au Sénégal, au Nigeria, au Ghana… Après le départ des Belges, Haïti avait volé au secours du Congo, en y envoyant des dizaines de juges, d’enseignants, de médecins…

Black Panther contribue à ressusciter ce lien, pousse à renouer avec la tradition d’une Afrique des leaders et des maîtres à penser. Et surtout, à faire rêver les jeunes Africains. L’historien Achille Mbembe en est convaincu : si le film séduit autant les communautés noires, c’est parce qu’il « convoque de façon subliminale l’utopie d’une “nation nègre” puissante, souveraine qu’appelaient de leurs vœux des penseurs comme Marcus Garvey ».

Continent en manque de héros

Toujours selon Mbembe, « ce rêve d’une Afrique qui serait à la fois son propre centre et sa propre puissance est plus fort que jamais. Il est porté par les nouvelles générations, au sein d’un mouvement caractérisé par la relative convergence des différentes diasporas nègres ». Mbembe rappelle qu’aux États-Unis, par exemple, de nouvelles vagues diasporiques sont venues s’ajouter aux anciennes, qui remontaient à l’époque de l’esclavage.

Issues du Nigeria, du Kenya, d’Ouganda, de Tanzanie, du Zimbabwe, du Cameroun, du Ghana, du Sénégal, du Congo, d’Éthiopie, du Soudan et d’ailleurs, elles forment une intelligentsia et des communautés qui nouent des relations d’un nouveau genre avec leur continent d’origine. Et puis, il y a les innombrables réseaux qui émergent en Europe. Des professionnels formés à l’étranger retournent en Afrique, des communautés africaines-américaines s’y établissent aussi, notamment en Afrique du Sud. Tout cela crée une « ébullition culturelle et artistique », comme le dit Mbembe, que le film pourrait bien amplifier.

Il vient en tout cas combler un vide dans un continent en manque de héros. Depuis la disparition de Nelson Mandela, les penseurs, théoriciens et hommes politiques capables de mobiliser n’existent plus. La ferveur suscitée par l’élection de Barack Obama, premier président noir de l’histoire des États-Unis, s’est dissipée. Les grands concerts, comme ceux de Bob Marley lors de l’indépendance du Zimbabwe ou de Johnny Clegg pour la libération de Mandela, ne sont plus de saison.

Certes, le public africain, plutôt jeune, de Black Panther ne se soucie guère d’idéologie. « Il est davantage touché par le fait que le film utilise des codes contemporains accessibles partout dans le monde, tels ceux que véhiculent les jeux vidéo », estime Franck Hermann Ekra, critique d’art à Abidjan. « Afrofuturiste, il n’en appelle pas moins à une certaine forme d’afroresponsabilité. Il est politique en ce sens qu’il est un phénomène de société », dit encore Bachir Diagne.

Appropriation culturelle

Il n’empêche, comment ne pas voir qu’il est « d’abord et avant tout l’incarnation du rêve américain », comme le relève Michel Bampély ? « Dans les box-offices internationaux, les films Marvel battent tous les records depuis plus d’une décennie. Et le prochain, Avengers : Infinity War, qui réunit tous les super-héros du Marvel Cinematic Universe, ne fera pas exception à la règle. Il réalise déjà de phénoménales préventes, et ses recettes pourraient dépasser les 2 milliards de dollars (1,6 milliard d’euros). Hollywood se nourrit de la diversité pour réaliser de fantastiques bénéfices hors des frontières des États-Unis », ajoute le sociologue.

Il s’agit d’une Afrique recréée de toutes pièces dans des studios numériques hollywoodiens

Les acteurs Chadwick Boseman, Lupita Nyong’o, Angela Bassett, Forest Whitaker et Daniel Kaluuya constituent une élite noire mondialisée. Leur seul objectif ? Mettre leur talent au service des multinationales qui ont fait d’eux des stars et véhiculer un idéal. Et ça marche ! Dans toutes les communautés noires, jeunes et moins jeunes s’identifient à eux.

« Mais le succès retentissant du film ne doit pas occulter l’appropriation culturelle de l’Afrique par des acteurs africains-américains, conclut Bampély. Il s’agit d’une Afrique recréée de toutes pièces dans des studios numériques hollywoodiens. Le véritable rêve africain doit partir du continent et inspirer le monde entier. Black Panther est une étincelle, des prémices, une promesse. » Au continent de s’en saisir et d’écrire sa propre épopée.


Au-delà du film :

  • Le Wakanda existe-t-il ?

Ce petit royaume enclavé aurait ainsi des similitudes avec le Swaziland. Mais la modernité du pays, le leadership du roi T’Challa, les paysages montagneux, les ressources hydriques abondantes trouveraient davantage leurs parangons au Rwanda. Tout comme il est difficile de ne pas comparer le vibranium avec le cobalt, dont regorge la région des Grands Lacs, notamment en RD Congo. À la seule différence, et non des moindres, qu’au Wakanda cette ressource est exploitée par et p0our les Wakandais.

  • Une BO alternative centrée sur l’Afrique de l’Ouest

Plusieurs artistes africains (le Malien Idrissa Soumaoro, le Sénégalais Baaba Maal, la Sud-Africaine Babes Wodumo…) sont repris dans la musique du film, par ailleurs très africaine-américaine. Binetou Sylla, aujourd’hui à la tête de Syllart Records, a eu l’idée de créer une BO alternative centrée sur l’Afrique de l’Ouest : Black Panther: Unofficial African Soundtrack, à écouter sur Spotify.

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