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Cet article est issu du dossier «Africa CEO Forum 2018 : l'heure de la transformation»

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Industrie

Robotisation : une chance à saisir pour le continent

Un ouvrier de la société Makuba Textiles gérant des machines à filer à Ndola, en Zambie. © Per-Anders Pettersson/Getty Images/AFP

Si le continent doit augmenter ses capacités industrielles, il lui faut aussi prendre le virage des bouleversements technologiques en cours dans les pays développés.

La voie du développement semblait toute tracée pour l’Afrique. Il lui suffisait de mettre ses pas dans ceux de l’Asie et de jouer la carte des bas salaires qui y a fait merveille pour la production et l’exportation d’articles à forte intensité de main-d’œuvre. Ne claironnait-on pas qu’elle serait la Chine de demain, au vu de sa croissance démographique et des premières décentralisations de productions textiles venues de l’empire du Milieu, notamment en Éthiopie ?

Industrialisation, transferts de technologie, diversification de l’économie qui se fait de plus en plus formelle, création d’emplois, augmentation des revenus, croissance de la consommation et de l’éducation des classes moyennes, démocratisation, transparence : tant attendu depuis les indépendances, le cercle vertueux de l’émergence et de ses bienfaits miroitait au bout des nouvelles « routes de la soie ».

Risque d’une « désindustrialisation prématurée »

Mais de plus en plus de voix s’élèvent pour prévenir les Africains de la possibilité d’un mirage. Car la désindustrialisation qui affecte les pays développés – et qui commence même à toucher l’Asie émergente – est déjà à l’œuvre sur le continent. Dès février 2015, Dani Rodrik, du très réputé organisme américain National Bureau of Economic Research (NBER), alertait sur la réalité d’une « désindustrialisation prématurée » dans les pays en développement.

Malgré la croissance des investissements chinois, en Afrique, « il existe peu de signes d’une réelle reprise de l’industrie », écrivait-il. Là où elle se manifeste, « elle est majoritairement alimentée par des transferts de capitaux ou les booms des produits de base, ce qui pose la question de sa soutenabilité ».

Faute d’être incluse dans les chaînes de valeur mondiales à cause de son manque d’infrastructures et de ses obstacles non tarifaires au commerce qui paralysent les investissements étrangers, l’Afrique risque de se cantonner aux services sans être passée par la case « industrie ».

Révolutions digitales

D’autant que les formidables bouleversements technologiques en cours modifient la donne. Qu’on les appelle digitalisation, numérisation, robotisation, 2.0 ou 4.0, ces révolutions vont réduire la part humaine dans l’acte de produire. Ce sera toutefois plus lent en Afrique en raison de ses faibles coûts de main-d’œuvre, qui retarderont l’achat de coûteux robots.

Certes, il y aura tout de même du bon dans ce phénomène de digitalisation, car la productivité augmentera et, avec elle, les compétences et les salaires. Reste qu’inexorablement ses mines, ses filatures, ses usines de trituration ou de séchage, ses élevages de volailles et même ses champs vont demander moins de bras, ce qui est alarmant pour un continent qui ne croît pas assez vite pour faire reculer la pauvreté puisque, sur ses 54 pays, 13 seulement progressent à un rythme supérieur à 5 % par an et 17 à un rythme compris entre 3 % et 5 %. Insuffisant pour fournir un emploi aux centaines de millions de jeunes qui se présenteront sur le marché du travail d’ici à 2050.

Industries de niches

L’Afrique doit réagir à ces menaces et jouer finement pour y faire face. Tout d’abord, elle doit conserver et même développer une industrie, car elle ne peut tout importer en matière de produits finis ni se contenter d’une économie du savoir. Sa balance commerciale et sa balance des paiements n’y résisteraient pas, et nombre de ses monnaies s’en trouveraient fragilisées avec les risques d’inflation et d’instabilité sociale que les désordres monétaires génèrent inévitablement.

Où trouver les niches susceptibles de n’être pas trop impactées par la désindustrialisation ou par la robotisation ? Toutes les industries ne sont pas « robotisables ». Il faut donc profiter des opportunités qui existent dans la transformation des métaux de base et des produits minéraux non métallurgiques, dans les produits du bois et du papier, dans la chaîne alimentaire, dans le textile, l’habillement et le cuir, dans l’horticulture. Mais aussi dans la fabrication de produits (mécanique, petit appareillage électrique) consommés localement qui ne demandent pas une grande sophistication et que la Chine délaissera au fur et à mesure que ses produits industriels monteront en gamme.

 Les exportations de services ont crû six fois plus vite que ses exportations de marchandises, entre 1998 et 2015

Le deuxième secteur qui semble promis à un bel avenir est bien évidemment le secteur des services, où le continent brille particulièrement. Selon John Page, de Brookings Institution, « ses exportations de services ont crû six fois plus vite que ses exportations de marchandises, entre 1998 et 2015 ».

La Banque mondiale estime que le marché de l’alimentation passera, en Afrique subsaharienne, de 313 milliards de dollars en 2010 à 1 000 milliards en 2030. Quant au tourisme, que la réduction du temps de travail à l’œuvre dans les pays développés dopera forcément, l’Afrique subsaharienne peut en espérer 23,3 millions d’emplois directs, indirects et induits en 2027, contre 16,3 millions répertoriés en 2016, selon le Conseil mondial pour le voyage et le tourisme.

L’exemple de la Tunisie, où ont prospéré des établissements hospitaliers offrant chirurgie et soins à des prix défiant toute concurrence, montre que la santé est un autre domaine où l’Afrique peut multiplier les emplois.

Le Kenya, à la pointe de la finance électronique

Mieux encore : le 4.0, les algorithmes et l’imprimante 3D peuvent profiter au continent, et l’avance qu’a prise un pays comme le Kenya au niveau mondial dans la finance électronique prouve que là encore l’Afrique a des atouts. Selon McKinsey Global Institute, les cinq pays du continent dont le potentiel est le plus élevé en matière d’automation sont dans l’ordre le Kenya, le Maroc, l’Égypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Pour les autres aussi, de belles perspectives existent et pas seulement dans la finance, la gestion des prêts, de l’épargne et des paiements. L’enseignement à distance, la météo agricole, les appareils électriques fonctionnant à l’énergie solaire, la logistique, le transport, les télécoms et l’information sont autant de domaines où les besoins s’annoncent gigantesques.

Pour prendre le virage de ces mutations technologiques et augmenter sa part dans le grand courant de la mondialisation, l’Afrique va devoir remplir un certain nombre de critères. Par chance, les conditions d’une digitalisation réussie sont les mêmes que celles d’une industrialisation renforcée, et elles sont archiconnues.

Conditions d’une industrialisation renforcée

La première est évidemment le renforcement des qualifications de sa main-d’œuvre. Il est impératif qu’elle forme chaque année un million, deux millions, trois millions d’ingénieurs, hommes et femmes, ce qui suppose un système éducatif porté au niveau de celui de l’Afrique du Sud, de Maurice ou du Botswana.

La seconde est l’amélioration des infrastructures énergétiques et de transport. La troisième passe par l’amélioration du climat des affaires, car on voit mal les technologies de pointe prospérer dans l’informel et la combine. La quatrième est la bonne gouvernance, pour inspirer aux entrepreneurs la confiance sans laquelle ils ne parieront pas sur l’avenir.

Rien de nouveau sous le soleil des Afrique, dira-t‑on. Exact, sauf qu’il devient singulièrement urgent de réussir ces progrès.

 


Maroc : une industrialisation en trois temps

Moulay Hafid Elalamy, ministre marocain de l’Industrie et du Commerce, décrit les trois étapes qui ont permis de positionner avantageusement son pays dans la chaîne de valeur automobile mondiale : « Une fois que les constructeurs automobiles se sont installés au Maroc, les équipementiers les ont suivis, et nous entrons maintenant dans la troisième phase, qui consiste dans l’intégration du capital marocain dans le processus. »

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