Les laboratoires de la nouvelle économie nigériane

Par - envoyé spécial à Lagos

Usine de riz du groupe Olam au Nigeria. © Olam International

Dans un pays en récession et fortement dépendant du pétrole, le plan de croissance présenté par le gouvernement en février vise à faire émerger d’autres secteurs.

Inaugurant le 8 février plusieurs usines dans l’État d’Ogun (Sud-Ouest), le vice-président nigérian, Yemi Osinbajo, et son ministre du Commerce, Okechukwu Enelamah, comptaient bien en profiter pour envoyer quelques signaux aux électeurs et aux marchés. Car l’inquiétude guette dans le pays. Dans une économie fortement dépendante du pétrole, le Nigeria sort difficilement de la récession. Selon les estimations, la croissance pourrait atteindre 1,7 % ou 5 % au cours des deux prochaines années. Au troisième trimestre de 2017, la proportion de chômeurs et de personnes sous-employées a atteint 40 %, contre 37,2 % un an auparavant, selon le Bureau national de la statistique. Ce taux s’élève à 52,65 % pour les 18-35 ans.

Dès son arrivée au pouvoir, en juin 2015, Muhammadu Buhari avait défendu l’autosuffisance économique. Selon le président nigérian, en renforçant notamment la production locale de riz, de blé, de sucre et de tomates, le pays pourrait réduire sa dépendance aux exportations de pétrole brut. Cet essor de la production agricole a lieu actuellement.

Des emplois destinés aux agriculteurs

À moins d’un an des prochaines élections générales, Osinbajo a voulu mettre à profit son déplacement dans l’État d’Ogun pour promouvoir les initiatives gouvernementales censées encourager les entreprises à embaucher plus de travailleurs. Les deux usines inaugurées par le vice-président nigérian et son équipe, l’une produisant des boissons chocolatées (Nestlé) et l’autre des biscuits (Beloxxi), ont jeté une lumière crue sur la réalité. La plupart des emplois offerts dans ces industries sont ainsi destinés aux agriculteurs, et non aux élèves des villes qui sortent du secondaire.

« L’usine de Nestlé créera 150 emplois directs, en plus de l’approvisionnement local en matières premières du réseau du groupe, qui comprend plus de 30 000 agriculteurs », a déclaré Osinbajo. Le cortège s’est ensuite arrêté à l’usine de biscuits Beloxxi, désormais l’une des plus grandes du pays, qui prévoit de doubler sa production à plus de 80 000 tonnes par an. Son expansion, qui a nécessité un investissement de 80 millions de dollars, a été financée par la compagnie 8 Miles, du musicien irlandais Bob Geldof, et par l’African Capital Alliance, l’entreprise de private equity fondée par Enelamah en 1997.

Nestlé et Beloxxi ont réussi à transformer un inconvénient en un avantage, car ces entreprises ont compris le marché du champ à l’assiette, estime le ministre Enelamah

À l’intérieur de l’usine, les effectifs sont également modestes : ils passeront de 3 700 à 6 000 quand la nouvelle unité sera totalement opérationnelle. La vraie différence sera alors réalisée par les 71 sous-traitants de matières premières. Selon le ministre Enelamah, « Nestlé et Beloxxi ont réussi à transformer un inconvénient en un avantage, car ces entreprises ont compris le marché du champ à l’assiette ». En fait, Beloxxi doit aussi en partie son succès à l’interdiction des biscuits importés et ne dépend presque entièrement que des producteurs locaux.

Dans les usines de l’État d’Ogun, Osinbajo a livré des détails sur les laboratoires politiques récemment lancés et destinés à accélérer la mise en œuvre des projets. « Les laboratoires vont rassembler toutes les parties prenantes, privées et publiques, pour réaliser les politiques spécifiques ou les objectifs de projets de notre plan économique. »

Des programmes toujours bloqués par l’administration

Très ambitieux, le vice-président nigérian souhaite que ces laboratoires génèrent d’ici à trois ans 24 milliards de dollars d’investissements, provenant majoritairement du secteur privé, et 15 millions d’emplois. Ils se concentrent sur trois domaines spécifiques : agriculture et transport ; alimentation en gaz et en électricité ; industrialisation. Une grande partie des fonds viendront d’entreprises privées.

Selon Osinbajo, l’enjeu consiste à réunir tous les décideurs gouvernementaux sur un projet particulier, les amener à s’asseoir autour d’une table avec les gestionnaires de projet et les financiers pour convenir d’un plan d’action. Ce qui pourrait mettre un terme aux projets qui sont actuellement dans l’impasse car ce sont des centaines, voire des milliers de programmes qui sont toujours bloqués par l’administration.

Diversification et chute des cours du pétrole

Il y a près de sept ans, un comité spécial avait été mis en place sous la houlette de la ministre des Finances de l’époque, Ngozi Okonjo-Iweala, pour développer une politique en réaction à la chute globale des cours du pétrole. Une partie de ce travail se joue maintenant sur le terrain, selon l’actuelle titulaire du portefeuille, Kemi Adeosun. « Nous avons été capables d’équilibrer notre budget avec un prix du baril à 45 dollars et nous avons appris à vivre confortablement à ce niveau », déclarait-elle en janvier.

Pour Cheta Nwanze, directeur de recherche à SBM Intelligence à Lagos, la question de la diversification concerne davantage les recettes publiques que l’économie dans son ensemble. « Plus de 80 % des revenus gouvernementaux proviennent du secteur pétrolier […], donc le gouvernement doit reconstruire un système de perception des impôts non pétroliers », a-t-il déclaré. Avec les recettes publiques non pétrolières atteignant environ 8 % du PIB, soit seulement un tiers du niveau du Ghana, le gouvernement nigérian s’est lancé dans une augmentation éclair du recouvrement des revenus.

Un nouveau mécanisme, le programme de déclaration volontaire d’actifs et de revenus, permet aux mauvais payeurs de verser toutes les sommes dues entre 2011 et 2016 en échange d’une exonération d’intérêts et d’une absence de poursuites. De son côté, Ugodre Obi-Chukwu, le fondateur de la société d’analyse financière Nairametrics, considère que les tentatives de restructuration du gouvernement ont rencontré un succès mitigé. « Si la production locale d’aliments de base a augmenté et la facture des importations a chuté, c’est en partie la conséquence de la pénurie de devises étrangères après la baisse du prix du pétrole », affirme-t-il.

Production locale et baisse des importations

Cette chute des importations et l’accumulation de réserves de change, qui atteignent 40 milliards de dollars, offrent des marges de manœuvre au gouvernement. Le riz local fait des progrès par rapport aux importations thaïlandaises et indiennes. Ce qui crée une brèche substantielle dans la facture d’importation de nourriture, qui s’élève à plus de 10 milliards de dollars par an.

La production locale de sucre devrait atteindre en 2020 le niveau de la demande nationale, à hauteur de 1,6 million de tonnes par an. La production de tomates devrait, elle, remplacer les 150 000 tonnes de concentrés importées chaque année, pour un montant de 170 millions de dollars. Cette réduction des importations et la constitution de réserves de change plus importantes que l’année dernière confortent l’exécutif dans sa politique.

Après trois décennies passées à essayer de gérer des raffineries lui appartenant, le gouvernement commence à se retirer lentement du secteur pétrolier. Un signe que la nouvelle économie nigériane sera demain dominée par ces entreprises à la croissance rapide.

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