Économie

Commerce : comment Dubaï est devenu un tremplin pour l’Afrique ?

Burj Khalifa, la plus grande tour du monde, haute de 828 mètres, est la propriété de la société immobilière Emaar. © Mint Images/AFP

Les atouts de la ville émiratie séduisent de plus en plus d’entreprises internationales. En quelques années, la ville est parvenue à s'imposer comme un véritable hub vers le continent.

Du haut du 44e étage de la tour où est installé le siège de Phoenix Global, Eklavya Chandra embrasse du regard une vue à couper le souffle sur le littoral de Dubaï et sa centaine de gratte-ciel ayant poussé comme des champignons en une dizaine d’années de folies immobilières. Phoenix Global, fondé en 2000 à Bangkok par Eklavya Chandra et trois autres associés indiens pour exporter du riz asiatique vers l’Afrique, a connu une croissance exponentielle ces dernières années. Et décidé de s’installer à Dubaï en 2015, d’où il a diversifié ses activités vers d’autres produits agricoles dont le sucre, les céréales, les semences et les produits maraîchers.

« À l’instar de nombreuses autres sociétés faisant des affaires sur l’axe Asie-Afrique, il nous est apparu nécessaire de nous rapprocher de nos clients du continent, grâce aux facilités de transport, de création d’entreprise et de recrutement existant ici », explique Eklavya Chandra, qui pilote les activités riz de Phoenix Global après avoir travaillé jadis pour le géant singapourien de l’agroalimentaire Olam au Gabon et en Ouganda.

Des revenus à 2 milliards de dollars

« Quand nous étions en Thaïlande, il nous fallait parfois prendre trois avions différents pour rallier l’Afrique, alors que d’ici la compagnie Emirates nous propose des vols directs et quotidiens pour la plupart des pays subsahariens dans lesquels nous travaillons », se réjouit Chandra, qui se rend aussi bien à Madagascar qu’au Bénin ou au Cameroun. L’ambitieux entrepreneur indien ne regrette pas le choix de la « perle du golfe Persique » : depuis son déménagement, le groupe a vu ses revenus passer de 1,2 à 2 milliards de dollars (1,67 milliard d’euros).

Le groupe américain d’ingénierie Emerson (15,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2016), qui travaille sur les procédés d’automatisation, notamment pour les industries pétrolière et minière, a quant à lui installé son bureau régional Afrique à Dubaï voilà maintenant sept ans.

Outre l’excellente desserte aérienne du continent par Emirates, Mounir Taleb, son patron Afrique, vante également la possibilité de composer depuis Dubaï des équipes de direction multiculturelles sans entrave administrative, ce qui est extrêmement difficile sur le continent.

Dubaï est aussi devenu la tête de pont d’ingénierie des groupes pétroliers chinois qui veulent se faire une place sur le continent, note Mounir Taleb

« Nous pouvons disposer ici d’ingénieurs compétents, bien souvent trilingues anglais-arabe-­français, capables d’appuyer nos bureaux sur le terrain, prêts à travailler à des salaires compétitifs et pour lesquels le mode de vie occidental et libéral de Dubaï, bien différent de celui d’autres émirats ou États de la région, est attirant, », note le responsable libanais, pour lequel le Nigeria, l’Angola, l’Algérie, l’Égypte et l’Afrique du Sud constituent les principaux marchés. « La possibilité de regrouper en un même lieu les directions Afrique et Moyen-Orient permet également d’avoir une activité globale plus lissée, dans une zone politiquement très chahutée, mais aussi une taille critique avec des économies d’échelle sur les services supports comme l’informatique, les ressources humaines et surtout la logistique », poursuit Mounir Taleb.

Emerson a installé, à l’instar de nombreuses autres multinationales – telles que Sony, Samsung, Caterpillar, Renault-Nissan-Mitsubishi ou Daimler –, des entrepôts logistiques dont il est propriétaire à 100 % dans la zone franche du port de Jebel Ali, géré par DP World. « Dubaï est aussi devenu la tête de pont d’ingénierie des groupes pétroliers chinois qui veulent se faire une place sur le continent, comme Sinopec et CNPC, qui sont nos clients. Cela devient aussi un avantage de ce point de vue-là pour nouer des contacts avec eux pour des projets sur le continent », note Mounir Taleb.

Ashish Thakkar, figure emblématique des affaires

Le dynamisme des communautés indo-pakistanaises, présentes à la fois en Afrique de l’Est et à Dubaï, où elles ont bâti la ville et forment près de la moitié de la population, explique le tropisme africain originel de la ville émiratie. Les hommes d’affaires de la diaspora du sous-continent voient Dubaï comme une base économique naturelle où ils peuvent disposer de bons réseaux, à l’abri des soubresauts politiques des pays africains où ils se sont établis.

Figure des affaires bien connue ici, Ashish Thakkar en est un exemple emblématique. Issu d’une famille originaire du Gujarat implantée successivement en Ouganda puis au Rwanda, il a naturellement fondé son groupe Atlas Mara à Dubaï en se spécialisant dans le financement des PME d’import-export entre la ville émiratie et l’Afrique, notamment celles de la communauté indienne.

Mais pour Magdy El Zein, responsable local du cabinet Boyden, qui recrute des cadres dirigeants pour les multinationales implantées dans la ville émiratie, la place grandissante de Dubaï comme plaque tournante vers l’Afrique est surtout la conséquence de trois périodes successives d’investissements et de programmes.

Désormais, ce ne sont donc plus essentiellement les hommes d’affaires indiens d’Afrique de l’Est, mais de nombreux autres cadres et dirigeants économiques africains qui ont choisi Dubaï, explique Magdy El Zein

« Dans les années 1970, les autorités émiraties ont d’abord cherché à sécuriser leur approvisionnement en denrées alimentaires en nouant des contrats d’importation en Afrique de l’Est, notamment au Kenya et en Éthiopie, et en investissant dans des projets agricoles, explique-t-il. Puis elles ont posé les premières pierres d’infrastructures performantes dans les années 1980 avec la fondation du port et de la zone franche de Jebel Ali, aujourd’hui le neuvième port du monde, et poussé la croissance impressionnante de la compagnie Emirates et de son hub aérien, le plus fréquenté du globe en nombre de passagers internationaux. Enfin, la création en 2004 du Dubai International Financial Center (DIFC), avec son cortège de facilités fiscales et réglementaires, qui a attiré près de 22 000 salariés expatriés du secteur au centre de la ville et toutes les grandes banques de la planète, a parachevé l’ensemble », conclut-il.

« Désormais, poursuit-il, ce ne sont donc plus essentiellement les hommes d’affaires indiens d’Afrique de l’Est, mais de nombreux autres cadres et dirigeants économiques africains qui ont choisi Dubaï, à commencer par les Égyptiens, les Éthiopiens et les Kényans, proches géographiquement, mais aussi les Marocains, les Algériens et les Tunisiens, appréciés pour leur maîtrise de l’arabe et du français, sans oublier les Sud-Africains, en majorité blancs, qui forment une communauté importante ici depuis les années 1990 », note Magdy El Zein. Et cet Anglo-Égyptien de rappeler que chaque crise politique amène de nouveaux entrepreneurs dans la ville, qui ouvre ses portes à presque tout le monde, peu importe le passeport, à condition de ne pas s’occuper de politique.

17 000 entreprises africaines implantées dans l’émirat

« On commence à voir quelques Ouest-Africains aussi, notamment des Nigérians aisés, pour qui Dubaï est une base arrière où ils disposent d’une résidence de vacances et nouent des contacts d’affaires, notamment pour acheter des biens et des services pour leurs activités dans leur pays », note Michael al-Nassir, un autre chasseur de têtes souvent en mission à Lagos pour des sociétés établies dans la ville émiratie.

Car si une partie de ces Africains de Dubaï travaillent pour les multinationales actives sur le continent, nombre d’entre eux ont aussi établi une société dans la ville. La chambre de commerce de Dubaï évaluait à la fin de 2017 à 17 000 le nombre d’entreprises africaines implantées dans l’émirat, principalement actives dans l’import-export : grâce à la compagnie Emirates, au port de Jebel Ali et à la simplification des opérations de dédouanement, Dubaï constitue pour ces entrepreneurs du continent une zone d’approvisionnement en produits chinois et indiens plus accessible que Shanghai ou Bombay.

Ces deux dernières années, le mouvement vers Dubaï comme hub pour l’Afrique a continué, porté par les multinationales et les groupes asiatiques : les infrastructures sont bonnes, le système financier est solide, avec une monnaie forte (le dirham émirati), le gouvernement appuie les initiatives vers l’Afrique et les formalités pour embaucher un étranger ou fonder une entreprise sont simples.

Une plateforme tournée vers le continent

Et cet engouement a bien été accompagné par la création de parcs d’entreprises généralistes ou spécialisés, menée par des groupes immobiliers émiratis comme Damac properties ou Emaar : la marina de Dubaï, ou le Jumeirah Business Center Towers, la zone franche de Jebel Ali, le DIFC, le Dubai Internet City – où les directions Afrique et Moyen-Orient de Microsoft, Oracle et Google sont implantées –, Dubai Media City… Signe que Dubaï est désormais bien positionné comme plateforme vers le continent, le Global Business Forum on Africa, organisé tous les ans depuis 2013 sous le patronage du cheikh Mohammed Ibn Rachid Al Maktoum, émir de Dubaï depuis 2006 et vice-président des Émirats arabes unis, dont les émissaires voyagent régulièrement en Afrique (une délégation était à Brazzaville en février 2018), attire chaque année davantage de personnalités.

En novembre 2017, pas moins de cinq présidents africains dont Paul Kagame du Rwanda et Ameenah Gurib-Fakim de l’île Maurice ont fait le déplacement. L’occasion pour les groupes émiratis de promouvoir leur savoir-faire, notamment pour DP World – présent dans sept pays africains – ou Emaar, actif au Maroc.

Une concurrente aux grandes capitales occidentales

Reste que les groupes œuvrant en Afrique depuis Dubaï ont aussi pris conscience avec le temps de l’impossibilité de tout gérer depuis la capitale émiratie, trop éloignée des réalités locales. Si la ville est une bonne porte d’entrée vers le continent, avec toutes les infrastructures existantes et la main-d’œuvre disponible, la plupart des groupes établissent ensuite une grande part de leurs opérations dans des bureaux régionaux plus en prise avec le terrain, à Johannesburg, Casablanca, Nairobi, Abidjan ou Lagos, tout en laissant les cadres dirigeants ainsi que les services supports (juridique et financier notamment) et parfois l’ingénierie à Dubaï.

En ce sens, la ville émiratie ne concurrence pas vraiment les villes africaines, encore guère capables de rivaliser comme base continentale, mais plutôt les grandes capitales occidentales – et en premier lieu Londres et Paris –, d’où les multinationales avaient l’habitude de gérer leurs activités africaines.


Un partenariat en plein essor

500 000 résidents africains établis à Dubaï

17 000 entreprises africaines implantées à Dubaï en 2017

700 % de croissance des échanges non pétroliers entre l’Afrique et les Émirats arabes unis au cours de la dernière décennie, représentant environ 24 milliards de dollars

Présence de la Chambre de commerce de Dubaï au Ghana, au Nigeria, en Ouganda, au Mozambique et au Kenya

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