Banque

Pourquoi les entrepreneurs africains investissent dans les banques

La Banque Outarde, dont les activités ont été lancées en janvier par Abdoulaye Diao, patron d’International Trading Oil and Commodities, inaugurerason agence du quartier du Plateau, à Dakar, à la fin du mois de mars. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Ayant fait fortune ailleurs, les entrepreneurs africains investissent depuis quelque temps dans le très rentable secteur bancaire. Les défis sont énormes, et le succès n’est pas garanti. Éclairage.

Plus qu’un frémissement, l’arrivée dans le secteur bancaire de plusieurs entrepreneurs africains ayant fait fortune ailleurs tend à se muer en lame de fond. L’Afrique de l’Ouest constitue l’épicentre de ce bouillonnement au regard du nombre d’agréments accordés ces dernières années.

Le 27 septembre 2017, la Commission bancaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) octroyait le précieux sésame à deux hommes d’affaires burkinabè. Fondateur du groupe de BTP Bonkoungou Mahamadou et fils (Ebomaf), Mahamadou Bonkoungou prend le contrôle de la Banque de l’habitat du Burkina Faso, tandis que son compatriote Apollinaire Compaoré, à la tête de Planor (assurance, téléphonie, négoce, distribution et transport), crée Wendkuni Bank International. Deux mois plus tard, la famille de l’assureur Jean Kacou Diagou reprenait 97,07 % du capital de Diamond Bank SA, filiale pour l’Afrique francophone du nigérian Diamond Bank.

Au Sénégal, l’effervescence

L’effervescence s’est surtout emparée des chefs d’entreprise sénégalais. Le négociant en hydrocarbures Abdoulaye Diao, patron d’International Trading Oil and Commodities (Itoc), a concrétisé un projet vieux d’une décennie en lançant officiellement les activités de la Banque Outarde (LBO), en janvier. Kabirou Mbodje attend l’accord des autorités togolaises et de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) pour s’emparer de la Société interafricaine de banque (Siab), jusque-là détenue par le holding Libyan Foreign Bank. Pour l’heure, il a rejoint son compatriote Babacar Ngom, PDG de Sedima Group (aviculture, minoterie, immobilier), au tour de table de Mansa Bank, basée à Abidjan.

En comparaison, l’Afrique centrale s’est surtout illustrée par l’octroi de licences bancaires à des groupes étrangers, si l’on excepte le cas du Camerounais Albert Nkemla. Présent dans l’assurance, l’immobilier, l’agro-industrie, les plantes médicinales, le fondateur d’Afrigroupe a obtenu il y a un an le feu vert de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac) pour transformer sa société de microfinance, le Crédit communautaire d’Afrique (CCA), en banque.

Cependant, le peu d’empressement des autorités camerounaises à délivrer l’agrément a échaudé ses partenaires, le capital-investisseur AfricInvest et la société belge d’investissement pour les pays en développement BIO. Seul NSIA poursuit l’aventure. Cette réserve s’explique par un déficit d’expertise. « Neuf dossiers sur dix font l’objet d’un rejet parce qu’ils sont mal montés. Ils émanent souvent des locaux.

Trouver de nouveaux relais de croissance

À cela s’ajoute l’omniprésence des politiques dans les tours de table, qui fait craindre à terme d’éventuels conflits d’intérêts », se justifie un cadre de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Ce fut notamment le cas de Fortuna International Bank for Development and Commerce, porté par le député camerounais Jean‑Claude Feutheu, qui essuya un refus au début de la décennie du fait entre autres de la présence dans le capital de l’actuel président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yéguié Djibril, ou du sénateur et ancien Premier ministre Simon Achidi Achu.

Avec un taux de bancarisation oscillant entre 15 % et 20 %, il y a des segments de la population, notamment les catégories à faible revenu et les acteurs du secteur informel, à capter

Cet intérêt pour la banque se justifie par la volonté de trouver de nouveaux relais de croissance. En cela, le secteur bancaire africain, en proie au retrait de grands groupes internationaux – à l’exception du français Société générale –, tout en bénéficiant de la montée en puissance de leurs homologues panafricains, offre des opportunités inespérées.

« Avec un taux de bancarisation oscillant entre 15 % et 20 %, il y a des segments de la population, notamment les catégories à faible revenu et les acteurs du secteur informel, à capter. Connaissant le milieu, ces entrepreneurs peuvent permettre d’atteindre plus facilement ces cibles que dédaignent plus souvent les banques traditionnelles », relève Pierre-Antoine Balu, responsable des activités des services financiers en Afrique chez PwC.

Le secteur attire également par la forte rentabilité qu’il continue de dégager. « À titre de comparaison, la rentabilité sur fonds propres (ROE) est de l’ordre de 15 % en moyenne sur le continent, alors qu’on se situe autour de 8 % à 10 % en Europe », confirme Pierre-Antoine Balu.

Démarche d’hybridation

Cet attrait s’explique également par la nécessité de trouver des synergies entre la banque et d’autres entités du groupe. L’entrée de Jean Kacou Diagou dans Diamond vise à consolider la logique de bancassurance du groupe NSIA. En ciblant la togolaise Siab, Kabirou Mbodje entend probablement développer une passerelle avec sa fintech Wari, une plateforme de transfert d’argent. Au Burkina Faso, Apollinaire Compaoré cherchera à déployer une stratégie de convergence entre le secteur financier et celui des télécoms, dont le premier jalon sera le lancement de Telecel Money, un service de transfert d’argent et de paiement de factures.

Une logique d’ouverture de la banque (open banking) qui séduit d’ores et déjà les analystes. « La tendance doit être une démarche d’hybridation qui amène la banque à devenir une espèce d’agrégateur de différents acteurs », reconnaît le responsable de PwC. De manière générale, emprunter le train de la digitalisation qui parcourt le secteur bancaire africain actuel, en s’insérant dans des canaux précis, comme le mobile banking, constituera l’une des clés de la réussite.

Jacques Torregano/Divergence/AFRICA CEO FORUM/JA.

Mieux, la banque sert d’abord à financer les structures commerciales de l’entrepreneur. « Ces acteurs viennent de l’économie réelle et se sont quelquefois heurtés à un plafond de verre dans l’octroi du crédit. Ils comprennent que la propriété du capital, y compris bancaire, compte énormément en la matière », rappelle Serge Thiémélé, associé dans la société ivoirienne de conseil First Capital.

Fort utile, cette pratique a par le passé conduit à une concentration des risques préjudiciables à la banque. « Par le phénomène des prête-noms et des structurations subtiles, les promoteurs ont souvent accordé des prêts à des entités non bancaires du holding familial qui interrogent sur la moralité et la qualité des dirigeants quant au respect de l’orthodoxie financière », prévient le banquier Alain Nounke pour attirer l’attention des régulateurs.

Capacité d’influence

L’un des facteurs, et non des moindres, réside aussi dans le pouvoir que confère le fait de détenir une banque. « Cela permet de choisir les projets à financer et dote les promoteurs d’une capacité d’influence considérable », soutient un analyste qui prend exemple sur des pionniers comme Paul Kammogne Fokam au Cameroun, Henri Claude Oyima au Gabon ou Bernard Koné Dossongui en Côte d’Ivoire. Un aspect qui n’a pas échappé aux nouveaux venus.

Encore faut-il survivre dans un environnement aussi encadré par les normes prudentielles et surveillé par des régulateurs qui ne cessent d’accroître leurs exigences. La clé réside dans le respect des canons du métier. « Le piège serait de reproduire le modèle de gestion qui certes a fait ses preuves dans d’autres secteurs, mais ignore que la banque a ses propres standards. Le choix approprié des équipes dirigeantes agréées par les régulateurs et l’instauration en interne de dispositifs de contrôle et de gestion du risque s’avèrent déterminants », estime pour sa part Alain Nounke.

Une réserve qui ne semble pas insurmontable pour Serge Thiémélé. « S’ils ont su s’imposer dans l’assurance, l’immobilier ou les télécoms, il n’y a pas de raison pour que ce ne soit pas le cas dans la banque, pour peu que les règles soient respectées », assure-t-il.

 


Une rentabilité inégalée

Selon McKinsey, la rentabilité des capitaux des banques africaines en 2017 a atteint 14,9 %, autant qu’au Moyen-Orient et dans les économies asiatiques émergentes. Plus du double de ce qu’offrent les marchés des économies développées. Et alors que les marges du secteur bancaire mondial sont restées stables, à 3,8 % en moyenne entre 2012 et 2016, celles des établissements africains ont gagné près d’un point de pourcentage, pour atteindre 6,8 %.

 


Partenariat, la voie du salut

Choix stratégique ou exigence imposée par la Commission bancaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ? Toujours est-il que la Wendkuni Bank International d’Apollinaire Compaoré bénéficiera du partenariat de la Banque régionale de marchés (BRM Bank). De son côté, Mahamadou Bonkoungou, repreneur de la Banque de l’habitat du Burkina Faso à travers son groupe Ebomaf, est accompagné par la Banque de l’habitat du Sénégal (BHS).

Les entrants sollicitent de plus en plus le soutien d’acteurs mieux aguerris dans une industrie complexe et régulée. « C’est la voie à suivre, tout au moins dans le cadre d’un accompagnement initial. Et les régulateurs africains seraient mieux avisés de suivre l’exemple kényan », acquiesce le banquier Alain Nounke. Dans ce pays, la Banque centrale n’octroie d’agrément que si la nouvelle entité est contrôlée à 25 % minimum par une banque plus ancienne.

Fermer

Je me connecte