Politique

Ibrahim Boubacar Keïta à l’Élysée : quand Paris peine à placer le curseur politique

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Roch Marc Christian Kaboré, Mohamed Ould Abdel Aziz, Ibrahim Boubacar Keïta et Emmanuel Macron, à la La Celle Saint-Cloud le 13 décembre 2017. © REUTERS/Michel Euler/Pool

Malgré une rencontre fructueuse avec Emmanuel Macron, le Malien Ibrahim Boubacar Keïta a quitté Paris un brin perplexe. A quelques mois d'une présidentielle qui s'annonce disputée, l'hôte du palais de Koulouba, qui avait prévenu très tôt ses interlocuteurs français qu'il ne serait pas leur "gouverneur", goûte peu l'« IBK bashing » des cercles parisiens...

Édito. C’est une sorte de club où la familiarité vous colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock. Un petit gotha d’entre-soi au sein duquel, à peine élu, Emmanuel Macron a naturellement trouvé sa place. Et peu importe si « le monde d’hier » y règne encore en maître.

Comme, avant lui, Chirac, Sarkozy et Hollande, le locataire de l’Élysée navigue dans l’univers françafricain comme un tilapia dans l’eau. Il tutoie et appelle par leurs prénoms ses pairs subsahariens avec une nette prédilection pour ceux d’Afrique de l’Ouest, échange avec eux des SMS, se montre volontiers tactile et – en tête à tête – souvent compréhensif et solidaire quand ces derniers évoquent, par exemple, leurs échéances électorales. Ainsi vont les règles du club.

Littérature, politique et sécurité

Effet garanti : Macky, Alassane, Alpha, Mahamadou, Ibrahim, Idriss, Roch, George et les autres ressortent tous ravis et séduits de leurs entretiens avec un président « results-oriented », compact, attentif, qui tranche et décide – ou à tout le moins leur en donne l’impression, la netteté du choix l’emportant parfois sur son contenu réel –, le tout sans une once d’ingérence déplacée.

Impressionnés, donc, mais aussi, occasionnellement, un peu désorientés. Prenons le cas du Malien Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), accueilli à l’Élysée le 19 février et qui me reçoit le surlendemain dans sa suite du Mandarin oriental. Avec Macron, l’échange s’est très bien passé, et pas seulement celui des citations entre ces deux férus de littérature française, Montherlant et Michelet (IBK) versus Char et Bernanos.

De quoi ont-ils parlé ? De sécurité d’abord, de cette opération Koufra qui se poursuit dans le Nord-Est, dont l’objectif est d’éradiquer les jihadistes de l’ennemi public numéro un, Iyad Ag Ghaly : 23 « cibles » abattues en une seule nuit, à la mi-février, à moins d’un kilomètre de la frontière algérienne – un raid qui a fait sérieusement grincer des dents du côté d’El-Mouradia.


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De la conférence de Bruxelles sur le Sahel ensuite (qui s’est tenue quatre jours plus tard et à laquelle les deux hommes d’État ont participé), sommet dont Emmanuel Macron attendait beaucoup en matière de mutualisation des efforts financiers et humains européens dans cette région de tous les dangers. De l’élection présidentielle, enfin, annoncée pour le 29 juillet.

Certes, le Français a, lors de la séquence élargie de l’audience, insisté sur la transparence du processus, l’envoi d’observateurs, l’audit du fichier et le respect de la loi, mais du tête-à-tête qui l’a précédée son homologue malien a surtout retenu les encouragements formulés à son égard. Ce second mandat que vise IBK, Macron l’a évidemment dans son propre collimateur pour 2022 – de quoi susciter une certaine empathie.

« IBK bashing »

D’où vient alors cet air un brin perplexe affiché par le président Keïta au terme de son séjour parisien ? De la dichotomie manifeste entre le cocooning macronien et l’agressivité de l’« IBK bashing » pratiqué presque hebdomadairement par le ministère de la Défense, celui des Affaires étrangères et la communauté des spécialistes français du Sahel.

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les dernières analyses de Serge Michailof ou de l’ex-conseiller Afrique de Nicolas Sarkozy, Bruno Joubert : si la France veut éviter de basculer dans une guerre sans fin au Mali, elle se doit, à leurs yeux, de favoriser un changement de pouvoir dans ce pays.

Ajouter que Jean-Yves Le Drian, patron du Quai d’Orsay après avoir été celui de l’Hôtel de Brienne, est sur la même longueur d’onde relève de l’euphémisme : IBK, ou comment s’en débarrasser…

L’exemple malien est dans le fond assez symptomatique de la difficulté de Paris à placer au bon endroit son curseur politique

Le problème est qu’Ibrahim Boubacar Keïta, quels que soient les reproches que son opposition ne se prive pas de formuler à l’encontre de sa gouvernance, n’est ni le Ngo Dinh Diem ni le Hamid Karzai du Mali. « Je ne serai pas votre gouverneur », avait-il dit au même Le Drian au lendemain de son élection, en 2013, avant d’exprimer son désaccord quant à l’interdiction signifiée aux troupes maliennes de mettre à profit l’opération Serval pour se lancer à la reconquête du Nord, au-delà du 15e parallèle.

Une attitude dont l’hôte du palais de Koulouba, sous ses dehors patelins, ne s’est jamais départi depuis. Comme quoi on peut être un ancien sorbonnard pétri de latinisme « et en même temps » – comme dirait Macron – le descendant cambré d’une glorieuse dynastie mandingue.


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Volonté de désengagement militaire

L’exemple malien est dans le fond assez symptomatique de la difficulté de Paris à placer au bon endroit son curseur politique quand il s’agit de régimes mixtes qui ne sont ni des autocraties ni des démocraties achevées – ce qui est le cas de la majorité des pays d’Afrique francophone – et où l’instabilité qui en découle se conjugue avec un réel sentiment nationaliste.

À cela s’ajoute, en ce qui concerne le Mali, une forte volonté de désengagement militaire pour des raisons avant tout financières, mais aussi émotionnelles. Certes, l’armée française n’a perdu à ce jour « que » 22 soldats en cinq ans dans la zone couverte par l’opération Barkhane – un chiffre très faible par rapport aux 146 décès enregistrés par la Minusma et aux centaines de soldats maliens –, mais chacun sait que le poids symbolique d’un mort au combat n’est pas le même dans l’opinion, au nord et au sud de la Méditerranée.

« Et en même temps », le président français a une conscience aiguë du fait que ce retrait est inenvisageable à moyen terme tant que la force du G5 Sahel n’est pas opérationnelle, ce qui est loin d’être acquis. Quels que soient les résultats de la présidentielle du 29 juillet, ce double constat contradictoire demeurera incontournable, et sans doute explique-t-il en partie la dissonance qui rend perplexe le chef de l’État malien.

L’Amérique de Donald Trump ayant perdu toute légitimité à « dire le droit » sur le continent, et la Chine de Xi Jinping évoluant dans un tout autre couloir aérien, la France, qui exerce en matière de politique africaine le leadership au sein de l’Union européenne, aurait pourtant tout intérêt à parler clair, au Mali et ailleurs. Emmanuel Macron a un boulevard devant lui pour exercer ce qu’il faut bien appeler une autorité morale. Encore faut-il qu’il en soit convaincu.

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