Société

Une première victime des « fake news »

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Image d'illustration. © J.A.

Les fake news ont fait une première victime au sein de la classe politique, mais ce n'est pas celui qu'on aurait pressenti...

Dites-moi franchement (on est entre nous), s’il vous avait fallu parier sur le nom du premier homme politique obligé de démissionner pour cause de dissémination de fake news, vous auriez misé sur qui ? Trump, dites-vous ? Oui, ça se conçoit. Poutine ? On peut rêver. Erdogan ? Tu parles, il ne partira que les pieds devant.

On peut continuer longtemps ce petit jeu. En fait, celui qui vient de s’en aller, la tête basse, après avoir remis sa démission, c’est le ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, Halbe Zijlstra, et cela pour avoir inventé une news assez croquignolette. En 2016, lors d’un congrès de son parti, ledit Halbe, voulant se rendre intéressant, affirma avoir assisté dix ans plus tôt à une rencontre privée dans la datcha de Vladimir Poutine, lequel Poutine avait tenu des propos qui valent leur pesant de cornichons marinés – je me demande si cette image est la bonne, c’est peut-être les Polonais qui raffolent de ce condiment, et pas les Russes, mais bon, on n’a pas le temps de vérifier.

Des propos dangereux

Donc Poutine. Et le jeune Halbe Zijlstra, qui travaillait alors pour la Shell. Que diable faisait-il dans la datcha du tsar nouveau ? « J’accompagnais, affirma-t-il avec aplomb, mon patron, le DG de la Shell. » Ah ouais, d’accord. Et il continua : « J’ai entendu Poutine dire qu’il voulait un retour à la Grande Russie, c’est-à-dire la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine et les pays Baltes. Et que ce serait bien aussi d’avoir un bout du Kazakhstan. »

Ces propos sont extrêmement dangereux. Si Poutine inclut les pays Baltes dans ses objectifs stratégiques, cela justifie que l’Otan, dont ils sont membres (en violation de promesses américaines faites aux Russes dans les années 1990), y maintienne une forte présence militaire. S’il veut « récupérer » l’Ukraine, alors tous les accords signés avec ce pays ne sont que des chiffons de papier. Quant au Kazakhstan, la simple mention de ce pays en majorité musulman et où 70 % de la population n’est pas russe indique une volonté colonialiste évidente.

C’est la plus grande erreur que j’aie jamais commise, a déclaré Halbe Zijlstra

Sauf que… Il suffit de réfléchir un instant pour se rendre compte que l’anecdote est invraisemblable. Pourquoi Poutine, qui est un homme intelligent, calculateur et maître de ses nerfs, irait-il dévoiler son jeu devant un vague cadre de la Shell ? L’ancien espion Poutine ne doit même pas faire confiance à son reflet dans le miroir – alors un jeune Hollandais au nom imprononçable… En fin de compte, Halbe Zijlstra a avoué avoir menti et il a donc démissionné, le 13 février dernier. « C’est la plus grande erreur que j’aie jamais commise », a-t-il déclaré, contrit.

Les Russes ont eu beau jeu de faire remarquer qu’on les accuse de tous les maux alors que ce sont les autres qui mentent… L’ambassade de Russie à La Haye publia un communiqué quasi jubilatoire dans lequel elle dénonçait la désinformation constante qu’elle subirait de la part de la classe politique et des médias néerlandais, etc.

L’apparence de vérité

On peut s’arrêter là. Il est temps de réfléchir ensemble à la morale de cette histoire. J’en discutais l’autre jour avec un homme politique aujourd’hui à la retraite mais qui eut son heure de gloire dans la diplomatie, sous Mitterrand. Son analyse était aussi simple que cynique. « Il faut toujours dire la vérité » n’est absolument pas la bonne réponse, selon lui. Ce qu’il faut, c’est fabriquer des fakes news qui aient l’apparence de la vérité. Comme disait Cocteau : « Ce qu’il y a de plus important en politique, c’est la franchise et l’honnêteté. Quiconque arrive à bien simuler ces deux qualités est sûr de réussir. »

Finalement, la faute de l’ami Zijlstra n’est pas d’avoir menti, mais de n’avoir pas assez bien menti…

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