Politique

Afrique du Sud : Cyril Ramaphosa, du commerce des mines à la tête de la nation arc-en-ciel

Cyril Ramaphosa, à Johannesburg, le 23 juin 2017 © Moeletsi Mabe/Sunday Times/Gallo Images/Getty Images

Ancien syndicaliste et patron de l’ANC, ce richissime homme d’affaires remplace Jacob Zuma à la tête de l’Afrique du Sud. Mais est-il le mieux placé pour réformer le pays ?

C’est une reddition totale, sans condition. Après des semaines de résistance, Jacob Zuma a déposé les armes. Dans la soirée du 14 février, en direct à la télévision, il a piteusement annoncé sa démission de la présidence de la République. Il n’aura obtenu ni le sursis qu’il réclamait encore quelques heures plus tôt sur la même antenne, ni de protection pour ses amis.


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À preuve : le jour même, les Gupta, cette fratrie d’hommes d’affaires d’origine indienne avec laquelle il entretenait des liens financiers incestueux, ont été la cible d’une spectaculaire opération de police.

Un scénario idéal pour son tombeur, Cyril Ramaphosa, qui, à 65 ans, prend le pouvoir en évitant une lutte fratricide au sein du Congrès national africain (ANC). Il a désormais les mains libres pour démanteler les réseaux de Zuma, qui ont fait tant de mal au parti.

Épouvantail

Ce dénouement n’est intervenu qu’au terme de plusieurs mois d’une bataille incertaine, pour l’essentiel livrée en coulisse. Candidat à la présidence de l’ANC lors de son congrès de décembre 2017, Ramaphosa ne l’avait en effet emporté que de justesse (2 440 votes contre 2 261) face à Nkosazana Dlamini-Zuma, l’ex-épouse du chef de l’État.


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Plusieurs alliés du clan Zuma avaient même été élus parmi les nouveaux dirigeants. Le président sortant paraissait alors en mesure de résister, au moins jusqu’à la fin de son mandat, en 2019.

Sourire enjôleur aux lèvres, Ramaphosa se gardait de dévoiler ses véritables ambitions, mais s’activait déjà avec ses armes favorites : diplomatie, patience, discrétion.

Sourire enjôleur aux lèvres, il avance patiemment ses pions

Un à un, il a retourné les alliés de Zuma. Mieux valait se rallier rapidement, plutôt que de sombrer avec un leader de toute façon condamné, a-t-il su leur faire comprendre.

Selon la presse sud-africaine, même Nkosazana Dlamini-Zuma a fini par réclamer le départ de son ex-mari. Jacob Zuma n’avait plus le choix qu’entre une démission et une destitution, plus humiliante encore.


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Débarrassé de Zuma, devenu un épouvantail pour les électeurs urbains, Ramaphosa semble désormais largement en mesure de mener son parti vers une nouvelle victoire à la présidentielle de 2019. S’il l’emporte, il dirigera donc la première puissance continentale jusqu’en 2024. Au moins.

Grèves sauvages

Cela fait bien longtemps que Ramaphosa est passé maître dans l’art d’avancer masqué. Lorsque ce Venda (ethnie très minoritaire en Afrique du Sud) cofonde le Syndicat sud-africain des mineurs (NUM), en 1982, il séduit d’abord les gros propriétaires miniers blancs.

Ces derniers préfèrent négocier avec ce fils de policier à l’anglais châtié plutôt que de subir des grèves sauvages. Le natif de Johannesburg joue le jeu, obtient de meilleures conditions de travail pour ses adhérents.

Lorsque ce Venda cofonde le NUM il séduit d’abord les gros propriétaires miniers blancs

Résultat, en l’espace de quatre ans, le NUM passe de 14 000 à 344 000 membres, devenant une force considérable. Puis, en 1987, il surprend les propriétaires miniers en déclenchant une violente grève de vingt et un jours, destinée à mettre l’apartheid à genoux.

Après la libération de Nelson Mandela, en 1990, c’est à lui que sont confiées les négociations portant sur la fin de l’apartheid. Là encore, Ramaphosa excelle dans l’utilisation du rapport de force : il obtient un compromis historique entre les riches Blancs et la majorité noire. Madiba songe à en faire son successeur, mais il ne parvient pas à l’imposer à l’ANC, qui lui préfère Thabo Mbeki, élu en 1999.

Élite noire

Ramaphosa se tourne alors vers le monde des affaires. Il en connaît déjà les arcanes, grâce à son expérience dans les mines et à sa connaissance de la législation. N’a-t-il pas rédigé le Black Economic Empowerment (BEE), une loi qui permet à une élite noire d’entrer au capital des grandes entreprises ?

L’appliquant à son profit, il devient en 2015 le douzième Sud-Africain le plus riche, selon le magazine américain Forbes. Aujourd’hui, la première fortune noire du pays n’est autre que son propre beau-frère, Patrice Motsepe.

Pourtant, pendant ce temps, le quotidien de ses compatriotes ne s’est pas franchement amélioré. L’Afrique du Sud reste la nation industrialisée la plus inégalitaire au monde. La redistribution des terres n’a été que bien timide. Le chômage touche plus de 26 % de la population active.


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Ramaphosa est-il le mieux placé pour revoir en profondeur le compromis historique dont il a été l’un des principaux architectes ? L’analyste Moeletsi Mbeki, par ailleurs frère de l’ancien président, n’y croit guère : « La réforme ne peut venir de l’ANC, parce que l’ANC est un bénéficiaire du système », assurait-il récemment. À moins que Cyril Ramaphosa ne surprenne une fois de plus ses adversaires.

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