Société

Harcèlement post mortem

Manifestations de femmes, à Tunis en 2012. © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Fawzia Zouari passe en revue les meilleures fatwas de l'année qui ont tenté de réduire un peu plus le droit des femmes dans le monde.

J’ai failli oublier de vous livrer mon « bêtisier » annuel des fatwas. De fait, le cru 2017 ne fut pas excellent. Le manque d’inspiration des cheikhs obscurantistes est en cause. Il se peut aussi qu’ils aient fini par entendre les gros rires qui secouent la planète chaque fois qu’ils ouvrent la bouche pour une ordonnance.

À moins que la pénurie ne soit due à un contexte international particulier qui a poussé les fatwaïstes à se faire plus discrets. La défaite de Daesh, la détermination inédite de certains États arabes à couper la tête à la vipère salafiste, la croisade de Trump contre l’islamisme y sont pour quelque chose.

Conservatisme d’outre tombe

Toutefois, il y a toujours moyen de pêcher une ou deux perles auprès de ces législateurs autoproclamés. Je vous avertis, c’est quelque peu morbide. Un cheikh a décidé qu’on ne devrait plus enterrer les hommes et les femmes dans les mêmes cimetières. Je me suis indignée tout de suite : déjà que nous ne pouvons même pas enterrer nos morts !

La non-mixité, ce n’est pas que dans les bureaux et les piscines.

Le cheikh a dit que c’est comme ça, et plus encore, car, une fois mortes, les femmes ne doivent pas coucher dans le même carré que les défunts masculins. La non-mixité, ce n’est pas que dans les bureaux et les piscines. C’est aussi dans les ossuaires.

La raison, sidi Cheikh ? « On ne sait jamais », a répondu celui-ci. Mettre les hommes sur les femmes dans ces lieux est déjà une position inconvenante. Imaginez maintenant que, livrés à eux-mêmes, ces macchabées de filles et de garçons en profitent pour draguer, se toucher, bref faire des choses que déplore la morale. Le démon se niche sous les pierres funéraires et prospère sur les vers. Ce n’est pas une tombe qui aurait raison du sexe. Au contraire. Plus c’est pourri, plus c’est torride. Alors, gare au harcèlement sous terre !

Lubricité du football

La deuxième fatwa interdit à la gent féminine de regarder les matchs de football. Car, lorsque les joueurs évoluent sur le terrain, argue le barbu footballophobe, les femmes se livrent à leur plaisir favori qui consiste à scruter les cuisses de ces athlètes. Mais, bien sûr.

Ce n’est pas la beauté du jeu, ni les buts ni les cartons de couleur qui intéressent ces vicieuses. Elles sont obnubilées par la partie inférieure des joueurs, laquelle leur fait penser automatiquement à autre chose, suivez mon regard… Je ne vous le cache pas, depuis que j’ai entendu cette fatwa, je me demande ce que je vais faire pour la prochaine Coupe du monde et si je ne dois pas m’astreindre à regarder les joueurs seulement au-dessus de la taille.

Pendant que la parole féminine se libère dans le monde entier pour récuser le mépris des femmes et l’atteinte à leur corps, il est des gens qui ont décidé une fois pour toutes que les filles sont des objets de tentation à bannir partout où elles se trouvent

Place maintenant au décret nerveux d’un docteur en théologie d’Al-Azhar dont nous avons le nom exact : Sabri Abderraouf – mais il est où le général Sissi pour sévir contre ces obsédés ? Invité dans une émission religieuse, un téléspectateur – de la même trempe que son gourou d’interlocuteur – l’interrogeait sur la possibilité ou non pour un mari d’avoir « une relation sexuelle » avec sa femme qui vient de mourir.

Sabri fronce les sourcils avant de répondre que c’est là certes une pratique « hors norme », mais enfin il est permis à un époux de consommer du cadavre conjugal, c’est halal, on ne va pas l’accuser d’adultère, après tout il s’agit de sa légitime, il peut en faire ce qu’il veut, ce n’est pas la mort qui la rendrait moins frigide.

Voilà. Pendant que la parole féminine se libère dans le monde entier pour récuser le mépris des femmes et l’atteinte à leur corps, il est des gens qui ont décidé une fois pour toutes que les filles sont des objets de tentation à bannir partout où elles se trouvent, qu’il faut leur couvrir le corps et leur bander les yeux, jusqu’à les enfoncer dans les ténèbres. Mais, maintenant qu’on le sait, même là-bas, il peut se passer des choses…

Fermer

Je me connecte