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Cet article est issu du dossier «Niger : et pourtant, il tient bon»

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Société

Niger : Agadez prend son temps

AGADEZ © François-Xavier Freland pour JA

Un an après le lancement du programme de développement de la ville, certains chantiers sont à l’arrêt. Toutefois, la capitale de l’Aïr retrouve peu à peu sa dynamique et son âme.

Assis au bord de la route, trois hommes entre deux âges sont en grande discussion. Motos et tricycles soulèvent la poussière, qui retombe lentement. Quelques chèvres cherchent pitance. Installés à quelques pas du Palais du sultan, devant leurs boutiques vides, les rares vendeurs d’artisanat ne leur prêtent aucune attention.

Ils sirotent leur thé, le regard tourné vers la grande mosquée et l’oreille tendue vers un poste de radio, qu’ils écoutaient peut-être il y a un an, le 18 décembre 2016. Ils avaient alors dû entendre le discours du président Issoufou et ses promesses pour le développement de la ville, dans le cadre du programme Agadez Sokni (« Agadez la coquette ») que venaient de lancer le chef de l’État et le maire, Rhissa Feltou (PNDS, majorité).

La dynamique des chantiers s’est érodée

Extension et bitumage du réseau routier, dédoublement de la traversée de la ville et installation de lampadaires solaires, etc. Avec « un investissement de l’État de près de 50 milliards de F CFA [76 millions d’euros] et un autre d’un acteur privé, expliquait alors le chef de l’État, ces réalisations seront un plus dans le rayonnement et la notoriété de la légendaire ville d’Agadez ».

En réalité, les chantiers n’ont existé que quelques semaines, avant et après la visite du président

Les ouvriers maniaient pelles et pioches sur les premiers chantiers, les uns goudronnant les grands axes, les autres construisant de nouveaux ronds-points. Le vieux stade venait d’être rénové, la Maison des jeunes et de la culture avait elle aussi commencé à bénéficier d’une cure de jouvence. Un an plus tard, comme tant de choses dans ce désert, la dynamique des chantiers s’est érodée. Le bitume a cessé de couler.

« En réalité, les chantiers n’ont existé que quelques semaines, avant et après la visite du président », confie Ibrahim Rissa, directeur de l’ONG Tidène. « Les entreprises ont cessé toute activité parce qu’elles n’étaient pas payées », poursuit Abderahmane Issa, militant de la société civile. Symbole de ces chantiers suspendus, la réfection de l’axe légendaire Agadez-Tahoua, vital pour la région, n’est toujours pas engagée (400 km). Et pour ceux qui prolongent leur parcours vers le sud-ouest, de Tahoua jusqu’à Niamey (550 km), le périple est réputé cauchemardesque (lire encadré).

Le programme Agadez Sokni a-t-il pour autant fait long feu ? « Quelques infrastructures ont été réceptionnées, plusieurs chantiers ont été engagés, mais la plupart, sur lesquels ce qui a déjà été réalisé commence à se dégrader, n’ont pas été achevés », déplore un élu local. Les panneaux solaires de certains lampadaires installés le long des grands axes routiers sont en effet tombés, des arbres récemment plantés ont été arrachés, les fondations de quelques chantiers en cours se sont fissurées pendant la saison des pluies… « Compte tenu du contexte budgétaire, les réalisations mettent du temps à voir le jour, mais aucun des chantiers prévus n’est abandonné », assure une source gouvernementale.

Pour pallier le déficit en électricité, Agadez sera par ailleurs bientôt dotée d’une centrale hybride solaire-diesel, cofinancée par l’Union européenne et l’Agence française de développement (AFD) pour 32 millions d’euros. Le dossier d’appel d’offres est finalisé par la société nigérienne d’électricité (Nigelec) et l’AFD, qui prévoit le démarrage de la phase de construction fin juin-début juillet, pour une mise en service en janvier 2020. Avec une capacité installée de 19 mégawatts (MW), cette centrale va évidemment jouer un rôle essentiel dans le développement économique et social d’Agadez, dont les besoins annuels sont estimés à 8 MW.

Solution de rechange

Au pied de la mosquée cinq fois centenaire, on croit en des jours meilleurs et on prend donc patience. Certains se souviennent de l’âge d’or des années 1980 et 2000. Mais les rébellions puis le terrorisme sont passés par là. Et Agadez ne s’en est pas remise. Les agences de voyages (plus de 150 dans les années 2000) ont fermé ou quitté la région. Les commerçants et artisans ont tenté de faire le dos rond, mais plus de la moitié d’entre eux ont également préféré partir pour tenter de vendre leurs produits à Niamey.

Quant aux nombreux guides, la plupart se sont reconvertis dans l’orpaillage ou les trafics. Mais la ruée vers l’or et l’attraction pour la région de Djado semblent déjà s’essouffler : trop de candidats à la richesse, une insécurité croissante…

« Beaucoup ont préféré arrêter, le désert est devenu plus dangereux, surtout vers la Libye, et c’est de plus en plus coûteux », raconte un ancien de Djado. Lui fait partie des chanceux. Ancien passeur de migrants, son véhicule lui a été confisqué il y a dix-huit mois. Il a choisi l’or par défaut et en a trouvé 64 grammes, soit environ 2 500 euros à la revente, qui lui ont permis de rénover sa maison – effectivement coquette.

D’autres ex-passeurs n’ont pas eu sa veine. Certains croupissent en prison. Quelques-uns ont changé de branche et, quand leurs véhicules n’ont pas été saisis, transportent une « marchandise » moins voyante, notamment du tramadol, une drogue sous forme de comprimés qui vient du Nigeria.

Conséquence de la chasse aux passeurs menée par les autorités, l’effondrement du trafic des migrants « a cassé la ville », qui était devenue le point de transit pour les Ouest-Africains cherchant à rallier la Libye, un afflux dont nombre d’habitants tiraient profit.

Perle  du désert longtemps vantée par les tour-opérateurs, la capitale de l’Aïr paraît aujourd’hui coupée du monde

« Tous ceux qui en vivaient, à commencer par les passeurs, n’ont pas encore trouvé de solution de rechange, explique Abderahmane Issa. On leur propose une compensation de 800 000 F CFA [1 220 euros], ce qui est dérisoire quand on sait qu’il y a trois ans un migrant payait entre 120 000 et 140 000 F CFA pour un passage depuis Agadez. Aujourd’hui, les prix peuvent même atteindre 400 000 F CFA ! »

Résultat, certains passeurs persévèrent. Et les autorités ont donc encore fort à faire. Du côté du gouvernorat, on compte sur la coopération internationale et la mise en place de microprojets pour renforcer l’agriculture et, surtout, relancer le tourisme et l’artisanat. L’Union européenne et les coopérations allemande et française sont en première ligne sur cette question, de même que sur celle de la sécurité.

Perle et porte du désert longtemps vantée par les tour-opérateurs, la capitale de l’Aïr paraît aujourd’hui coupée du monde et encerclée de « zones rouges ». Pourtant, aucun groupe jihadiste n’est installé au Niger, mais la menace est proche, sur ses longues frontières, dans l’Ouest, avec le Nord-Mali, dans le Nord, avec la Libye en plein chaos, et dans le Sud, avec le Nigeria, où sévit Boko Haram. « Il faut que nous parvenions à nous débarrasser de cette image de région dangereuse, déplore Mawli Dayak (lire ci-dessous). Si l’on y parvient, les touristes reviendront. D’abord ceux de la sous-région, puis ceux d’ailleurs. »


950 kilomètres…

C’est la distance qui sépare Agadez de Niamey. Mais elle peut paraître bien plus longue. Autant que s’est allongé le temps nécessaire pour effectuer le trajet par la route, construite à la fin des années 1970.

Comptez dix-huit à vingt heures en pick-up et environ vingt-quatre heures si vous optez pour l’une des compagnies de bus, dont les prix viennent d’augmenter après l’adoption de la loi de finances 2018 qui impose une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) dans les transports : le ticket Niamey-Agadez est ainsi passé de 22 000 à 27 000 F CFA (de 33,50 à 41 euros).

Ce qui reste cinq fois moins onéreux que d’emprunter l’un des trois vols hebdomadaires (les mercredis, samedis et dimanches) de Niger Airlines – la compagnie aérienne créée en 2012 par Abdoul Aziz Larabou –, qui ne prend en revanche que deux heures.

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