Politique

Sortons d’une conception idéologique de la religion

Par

Politologue et sociologue marocain

La mosquée Zitouna, ancien siège de l’université du même nom, à Tunis. © nicolas fauque/Corbis via Getty Images

Face à l’absence d’une pensée capable de déconstruire le mode de lecture littéraliste du Coran et de la Sunna, imposé par les wahhabites ou par des salafistes traditionalistes, les transformations profondes des sociétés maghrébines ne peuvent pas être dotées de sens, analyse le politologue marocain Mohamed Tozy.

TRIBUNE. En 1961, André Adam, un sociologue qui avait commencé sa carrière sous le protectorat français au Maroc, avait réalisé une enquête sur le point de vue de la jeunesse marocaine sur la religion : les trois quarts des répondants pensaient qu’elle était en crise. En 1984, la même question posée à des jeunes de plus en plus pratiquants donnait lieu à une réponse très optimiste. Même la minorité qui continuait de penser qu’elle est en crise ne croyait plus aux idées de modernité et de progrès.

En 2007, ils étaient 66 % à estimer que dans l’islam il y a une solution à tout ; seuls 5,5 % pensaient le contraire, les autres ne savaient pas ou n’avaient pas d’opinion (L’Islam au quotidien, 2007, p. 150). La sécularisation des sociétés maghrébines, que ce soit sur le plan juridique, politique ou social, n’a pas modifié cette conception idéologique de la religion.

Le décalage entre les pratiques et les croyances est vécu comme un dysfonctionnement personnel en l’absence d’une théologie de la libération qui affranchirait les individus d’une morale dogmatique et les ferait accéder à une piété individualisée, libérée du regard inquisiteur de la communauté.

« Absence d’une pensée capable de déconstruire le mode de lecture littéraliste »

À qui la faute ? Aux États d’abord, qui n’ont cessé d’instrumentaliser la religion ; au développement des courants de l’islam politique qui est la conséquence de cette instrumentalisation et qui a circonscrit l’enjeu politique dans la sphère identitaire ; aux intellectuels séculiers, qui ne sont jamais parvenus à produire les conditions d’une sortie de la religion.

L’horizon pour penser la réforme religieuse n’a jamais dépassé l’essai d’une interprétation du Coran et de la Sunna à partir de leurs finalités ultimes (« al fiqh al maqassidi »). Les réformistes de la Salafiya ou les modernistes qui ont privilégié le mu’tazilisme – courant théologique privilégiant la raison – ont échoué face aux fondamentalistes. En l’absence d’une pensée capable de déconstruire le mode de lecture littéraliste d’un corpus imposé par les wahhabites ou par des salafistes traditionalistes, les transformations profondes des sociétés maghrébines ne peuvent pas être nommées et dotées de sens.

L’objectif du président Caïd Essebsi est d’indisposer ses alliés d’Ennahdha

Ces transformations, qui touchent aussi bien la structure de la famille, l’individualisation de la pratique religieuse que l’émancipation de la femme par l’école, ne sont pas inscrites dans le sens de l’Histoire par une pensée vigoureuse. Elles se vivent comme une anomie et laissent la place à la culpabilité ou à des réformes imposées par le pouvoir qui peinent à trouver des relais dans la société et se trouvent de ce fait fragilisées chaque fois que des voix – y compris venues d’Orient – les dénoncent. La Tunisie et le Maroc nous en donnent un exemple.

En Tunisie, le président Caïd Essebsi a déclaré en août 2017 vouloir s’attaquer à la question de l’égalité dans l’héritage entre les hommes et les femmes. Il a aussi fait annuler la circulaire de 1973 qui interdisait aux femmes d’épouser des non-musulmans. Le président joue ici sur une corde sensible en Tunisie, dont le réformisme est revendiqué comme un élément constitutif du génie national. Il lui est cependant reproché – y compris par les plus enthousiastes – de faire de l’électoralisme.

Son objectif est d’indisposer ses alliés d’Ennahdha. La réaction la plus violente n’est pourtant pas venue de Tunisie, mais du Caire. Les islamistes d’Ennahdha ont éprouvé un certain embarras. Abdelfattah Mourou (vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple) a considéré que ces sujets méritent débat, alors que le porte-parole d’Ennahdha, Imad Khamiri, soutient que l’idée proposée par le président est de dimension sociétale.

Le point de vue d’Ennahdha est que les fondements de la Constitution sont dans son préambule et ses articles

« Elle nécessite une commission qui puisse la faire évoluer […]. Il est prématuré de parler de position politique pour ou contre […]. » Le point de vue d’Ennahdha est que les fondements de la Constitution sont dans son préambule et ses articles, et qu’elle ne contrevient pas aux valeurs et finalités (maqassid) de la religion, ce qui est une façon de garder la main pour une interprétation future moins libérale.

Des médias se font l’écho d’une « opposition interne »

Al-Jazira puis le journal londonien Al-Quds Al-Arabi se sont fait l’écho d’une opposition interne, « une conférence scientifique et de presse » (sic) tenue par les « oulémas de la Zeituna » et ses chioukhs demandant la démission du président et déclarant leur opposition à toute atteinte aux ahkam achar’ya (lois charaïques).

Un discours soutenu par l’ancien ministre des Affaires religieuses, Noureddine Khadimi, qui a parlé de « viol de la charia islamique », et par le syndicat des imams, qui a manifesté. Au Caire, l’adjoint du grand mufti d’Al-Azhar, sans se soucier du risque d’ingérence, a jugé les propos d’Essebsi contraires à la charia islamique. Et le cheikh Abbas Shuman, d’Al-Azhar, a souligné que le texte coranique ne supporte aucune interprétation, ou ijtihad.

En Tunisie comme au Maroc, nous sommes face à des réformes venues d’en haut

Au Maroc, le roi, Commandeur des croyants en vertu de l’article 41 de la Constitution, a ouvert le métier d’adoul (notaire charaïque) aux femmes après avoir consulté le Conseil des oulémas, qu’il préside. Une réforme qui n’a rien d’anodin puisqu’elle secoue un pilier central du droit musulman : l’administration de la preuve testimoniale. Or, pour les rigoristes, le témoignage d’une femme n’a aucune valeur.


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En Tunisie comme au Maroc, nous sommes face à des réformes venues d’en haut. Le mufti de la République tunisienne, qui a soutenu la proposition de son président, tout comme le Conseil supérieur des oulémas, qui a répondu favorablement par une fatwa à la saisine du Commandeur des croyants, souffrent tous les deux d’un déficit de crédibilité.

Leur posture est lue comme un accommodement avec le pouvoir politique. Les sociétés ont besoin de donner un sens aux mutations qui les agitent. Il est difficile d’attendre le salut du côté des intellectuels laïcs accusés d’inféodation à l’Occident, et l’espoir est mince de voir surgir une pensée de rupture au sein même de la corporation des clercs détournés de leur responsabilité historique par les chimères de l’islam politique.

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