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Cet article est issu du dossier «France-Maghreb : quand Macron veut tout changer»

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Politique

Algérie-France : Macron et Bouteflika, retour sur un face-à-face inédit

Le président français s’offrant un bain de foule dans les rues d’Alger. © Banque de France

Ce mercredi 6 décembre 2017, dans la salle d’audience de la résidence de Zeralda, siège officieux de la présidence, un face-à-face inédit dans l’histoire des relations franco-algériennes réunit Abdelaziz Bouteflika, 80 ans, chef de l’État depuis 1999, et Emmanuel Macron, 40 ans, élu sept mois plus tôt à la présidence française.

Le premier, l’un des derniers vétérans de la guerre d’Algérie, a connu de près tous les chefs d’État français, de Charles de Gaulle à François Hollande. Le second, né quinze ans après l’indépendance de 1962, est un ovni qui a dynamité les vieux clivages de la politique française depuis l’instauration de la Ve République. Deux chefs d’État aux parcours diamétralement opposés, deux générations de politiques, deux vécus, deux styles différents. Ce gap générationnel marque symboliquement un tournant dans les liens passionnels qu’entretiennent les deux pays depuis presque deux siècles. Entre Paris et Alger, il y aura un avant- et un après-Macron.

Ce tournant, Macron entend le marquer à sa manière sur des aspects fondamentaux des relations entre Paris et Alger. D’abord, il y a l’Histoire. « J’ai une approche décomplexée par rapport à la colonisation », confie Macron à l’un de ses conseillers peu avant son voyage de février 2017 à Alger. « Pour Macron, la guerre d’Algérie fait partie de l’Histoire et non d’une mémoire personnelle, dit un diplomate français. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne veut pas être un otage perpétuel de cette mémoire collective. » Macron en fera la démonstration en qualifiant la colonisation, sur une chaîne de télévision algérienne, de « crime contre l’humanité ».

Un travail de réconciliation

Bien qu’il se soit gardé de reprendre cette formule choc lors du voyage de décembre dernier, il n’en insiste pas moins sur la nécessité d’une reconnaissance mutuelle d’un passé qui hante toujours Français et Algériens. Ce travail de réconciliation, Macron l’entame par un geste : il fait restituer les crânes de résistants algériens tués lors d’un soulèvement entre 1840 et 1850. En échange, il demande que l’on permette aux harkis de revenir dans leur pays natal. Le sujet est sensible tant la question demeure un tabou en Algérie. Cinquante-six ans après la fin de la guerre, les harkis sont toujours considérés comme des collaborateurs à jamais indésirables.

Avec les Algériens, Chirac était empathique, Sarkozy agaçant et donneur de leçons, Hollande plutôt sympathique et convenu. Macron, lui, a un style direct et transgressif qui déroute autant qu’il séduit. À preuve, il avait tenu à déjeuner avec des membres engagés de la société civile algérienne, dont Kamel Daoud et Boualem Sansal, ou le caricaturiste Ali Dilem, qui ne sont pas tendres avec le pouvoir. Là encore, Macron fait montre de sa singularité.

Les jeunes, 70 % de la population algérienne

Les jeunes, c’est l’autre pari du président français, qui, dit-on, a été frappé par la foule impressionnante d’étudiants qui s’étaient massés en octobre 2017 devant le centre culturel français d’Alger dans l’espoir de décrocher un visa d’études pour la France. Lors de l’audience que lui a accordée Bouteflika, Macron lance cette phrase, qui se veut un nouveau marqueur des relations franco-algériennes : « Il faut faire quelque chose avec la jeunesse… »

Miser sur ces nouvelles générations qui composent 70 % de la population algérienne est sans doute l’autre signe de changement dans l’approche macronienne. Aux Algériens, qui lui réclament avec insistance des visas, le président français répète qu’un visa ne constitue pas un « projet de vie ». Comprendre : Paris continuera d’accorder les fameux sésames, mais ils iront en priorité aux hommes d’affaires, aux intellectuels, aux artistes et aux journalistes. Bref, aux hommes et femmes qui servent de passerelles entre les deux rives de la Méditerranée.

Un partenariat gagnant-gagnant ?

Le business est l’autre grande passerelle qui relie les deux pays. Comme ceux qui l’ont précédé à l’Élysée, Macron plaide pour un partenariat gagnant-gagnant. Avec plus de 6 milliards de dollars (4,9 milliards d’euros) d’exportations, la France est le deuxième fournisseur de l’Algérie après la Chine. « Les entreprises françaises ne demandent qu’à investir en Algérie, assure un proche de Macron. Mais il faut améliorer le climat des affaires, dépoussiérer la législation algérienne et alléger les contraintes administratives. Faute de quoi les Français seront tentés par d’autres horizons, d’autres débouchés. »

Ce qu’un diplomate du Quai d’Orsay résume par une autre formule. « J’ai dit aux Algériens : “Attention, vous allez être secoués comme nous l’avons été en France avec son élection.” Il a une réelle envie de bâtir un nouveau projet avec eux. Mais s’il n’y a pas de mouvement et de répondant de leur côté, Macron ira voir ailleurs. Il ne peut pas attendre la fin de son quinquennat pour que les choses bougent. »

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