Politique

Régis Le Sommier : « La vision qu’on a eue des rebelles syriens était naïve et idéalisée »

Regis Le Sommier © DR / Editions de la Martinière

Directeur adjoint de Paris Match et grand reporter, Régis Le Sommier, est également l'auteur de Assad, un livre dans lequel il raconte notamment ses deux rencontres avec Bachar al-Assad.

Machine à tuer pour les uns, rempart de la civilisation pour les autres, Bachar al-Assad s’est mué en sept ans de guerre en une sorte de fantasme difficile à cerner. Grand reporter, directeur adjoint de Paris Match, Régis Le Sommier est l’un des rares journalistes occidentaux à avoir pu rencontrer deux fois le raïs, en 2014 et en 2015. Il en a tiré un ouvrage, Assad (La Martinière, Paris, janvier 2018), où l’on découvre un homme sur qui tout glisse « comme sur un métal inoxydable », et dans lequel il livre une description synthétique et sans manichéisme du conflit syrien.

Jeune Afrique : Quelle est la part d’humanité que vous avez ressentie en celui que ses ennemis qualifient de diable et ses partisans de Dieu ?

Régis Le Sommier : Je l’ai vu surtout comme un esprit scientifique, méticuleux et appliqué, détaché, voire froid, même s’il a été très accueillant. C’est un homme qui a réponse à tout mais aussi une grande faculté d’écoute et de mémorisation. Ce côté scientifique lui vaut peut-être un déficit de compréhension intime de son peuple, à l’inverse de son père, qui, issu de la communauté alaouite et d’un milieu paysan très modeste, avait le sens du peuple. Mais les deux hommes partagent cette conscience solidaire de groupe, la assabiya, qui fait que quiconque s’attaque à un membre du clan s’attaque au corps tout entier. Son humanité réside dans cette très forte conscience des siens. Mais on peut difficilement le percevoir comme un personnage affectueux et compatissant.

Les diplomaties occidentales ont choisi un camp pour abattre l’autre sans chercher de voie médiane, ne faisant qu’ajouter de la guerre à la guerre

Vous a-t-il rappelé d’autres leaders sur lesquels vous vous êtes penché au cours de votre carrière ?

Absolument pas. Il est assez unique par rapport aux grands dirigeants arabes, qui avaient une haute vision d’eux-mêmes. Cet Assad-là ne partage pas leur exubérance. Il est très réservé, replié. On ressent aussi très peu la dureté et la brutalité qui émanent de nombre de leaders. Un mythe veut qu’il ne soit qu’un pantin, mais c’est bien lui qui dirige, et les événements en ont fait un vrai chef de guerre.

La guerre syrienne est aussi une guerre d’information : quelles ont été pour vous les grandes intox de la crise ?

La principale est d’avoir joué sur la méconnaissance que les opinions occidentales ont de la Syrie. La vision qu’on a eue du camp rebelle était naïve et idéalisée. La révolution syrienne n’est pas un mythe, elle a réellement existé avec des revendications démocratiques portées par des militants sincères. Mais on a continué à miser bec et ongles sur l’opposition à Assad, alors que celle-ci est vite passée sous le contrôle des islamistes radicaux. Il aurait fallu se rappeler la Syrie des années 1980, quand les principaux opposants au régime étaient les Frères musulmans. Quand la révolution a dégénéré, cette mouvance, mieux structurée que les autres, s’est naturellement retrouvée aux commandes de l’opposition.

L’autre intox était d’imaginer que Bachar partirait inévitablement et que s’installerait spontanément à Damas une démocratie laïque et égalitaire. Ce n’était pas évident au début, et ça l’est devenu de moins en moins. Mais les diplomaties occidentales ont choisi un camp pour abattre l’autre sans chercher de voie médiane, ne faisant qu’ajouter de la guerre à la guerre.

On ne voit aujourd’hui du conflit que ce que les acteurs veulent bien nous laisser voir

Pourquoi est-il si difficile de couvrir le conflit syrien ?

Le terrain est devenu inaccessible à la plupart des experts et journalistes. Ce déficit est compensé par le recours aux informations relayées par les réseaux sociaux. Or ces derniers ne font souvent que diffuser la propagande d’un camp ou d’un autre, et l’on ne voit aujourd’hui du conflit que ce que les acteurs veulent bien nous laisser voir.

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