Dossier

Cet article est issu du dossier «RDC : le dilemme de Moïse Katumbi»

Voir tout le sommaire
Politique

RDC : Au Katanga, Joseph Kabila manie la carotte et le bâton

ü © Franco Origlia/Getty Images

Le Katanga, c’était le fief de Katumbi. Autrefois épicentre de la contestation, la province et son chef-lieu, Lubumbashi, ont été délibérément affaiblis.

Le clocher de la cathédrale ne domine plus Lubumbashi. Depuis quelques mois, un nouvel édifice le surpasse, à un jet de pierre de là. Un centre commercial aux vitres teintées, dont le curieux nom s’étale en lettres blanches : Hypnose. Planté au cœur de la ville, le bâtiment n’est pas encore achevé, et le gouverneur du Haut-Katanga, Célestin Pande Kapopo, jure qu’il ne connaît pas l’identité de ses propriétaires. Reste donc la rumeur : il appartiendrait au président lui-même.

Joseph Kabila tiendrait-il à marquer sa présence dans l’ex-fief de son principal opposant, Moïse Katumbi ? Selon le Larousse médical, l’hypnose est une « technique propre à induire un état de sommeil partiel ». Et c’est très exactement l’effet que le chef de l’État produit sur Lubumbashi depuis 2015.

Ancien épicentre de la protestation

À l’époque, cette ville stratégique du sud-est du pays était l’épicentre de la contestation. Moïse Katumbi, jusqu’alors gouverneur de la vaste province du Katanga, venait de démissionner et de passer dans l’opposition. Ce richissime néocontestataire au prénom de prophète accusait Kabila de vouloir se maintenir au pouvoir au-delà du terme constitutionnel de son dernier mandat, fin 2016.

Katumbi, qui avait autrefois fait efficacement campagne pour Kabila, entraînait cette fois sa large base de supporters dans l’opposition : des milieux d’affaires miniers, auxquels il a longtemps appartenu, aux bas-fonds des quartiers populaires de la Kenya, regorgeant de fans de son club de football, le Tout-Puissant Mazembe, meilleure équipe du continent et fierté de la ville.

Un empire divisé en 4

Pour Kabila, la menace est réelle. Le Katanga, province de plus de 13 millions d’habitants (16 % de la population congolaise), est aussi le fief de sa famille. Il y possède d’ailleurs une résidence où il se réfugie lorsqu’il est contesté à Kinshasa. Avec ses gisements de cuivre et de cobalt, le Katanga est aussi le poumon économique du pays. Il suffirait que ses recettes tarissent pour que l’État s’en trouve affaibli.

Mi-2015, quand Kabila décide de mettre en œuvre le redécoupage des provinces, l’empire katangais de Moïse Katumbi est divisé en quatre. Lubumbashi n’en commande plus qu’une petite partie, le Haut-Katanga. Les principaux gisements miniers se trouvent désormais sur le territoire d’une autre province, le Lualaba, à la tête de laquelle Kabila place l’un de ses fidèles : l’ancien ministre de l’Intérieur Richard Muyej. Katumbi est écarté et bientôt contraint à l’exil.

S’il était resté, il aurait été tué. Et ç’aurait été la fin de tout ce que nous avions entrepris, déclare un proche

En partant, l’ex-gouverneur a obtenu la sécurité, mais il a perdu de sa capacité à peser sur le cours des événements. Aurait-il dû rester ? Son ancien directeur de cabinet, le professeur Huit Mulongo, se pose parfois la question dans sa chambre de la clinique universitaire de Lubumbashi. Il a été arrêté en avril 2016. Accusé de port illégal d’armes, il a été condamné à trois ans d’enfermement. « J’avais obtenu le droit de porter un revolver de par ma fonction », conteste-t-il. Mais il n’a pas fait appel de crainte d’être plus sévèrement sanctionné encore.

Depuis, cet homme qui dit souffrir de diabète, d’hypertension et d’arthrose a été autorisé à purger sa peine dans cette clinique. « Le départ de Moïse Katumbi est regrettable, convient le professeur de lettres vêtu d’un survêtement du TP Mazembe. Il est vrai que, parfois, on dit qu’il est facile de faire des déclarations depuis l’étranger. Mais nous, ses proches, nous l’avons poussé à partir. Nous connaissons le pouvoir. S’il était resté, il aurait été tué. Et ç’aurait été la fin de tout ce que nous avions entrepris. »

Le pouvoir a tout fait pour briser les relais de l’opposition dans les quartiers populaires, analyse une source diplomatique sur place

Dans la cour de la clinique, une ambulance porte encore la mention « don de Moïse » en lettres rouges, vestige de l’époque où le gouverneur se montrait généreux et ne manquait jamais une occasion de le faire savoir. Longtemps, les partisans de Katumbi sont restés mobilisés. En juin encore, le convoi du président a été caillassé dans les quartiers populaires du Sud.

Mais la répression a fini par essouffler les opposants. Selon le décompte de la mission de l’ONU en RD Congo, le Haut-Katanga était, en 2017, la quatrième province à avoir connu le plus de violations des droits de l’homme liées aux restrictions de l’espace démocratique. « Le pouvoir a tout fait pour briser les relais de l’opposition dans les quartiers populaires », analyse une source diplomatique sur place. Tous les médias proches de Katumbi ont été fermés, et les manifestations interdites. « Nous ne nous en prenons pas aux manifestants, mais aux casseurs », justifie le gouverneur, Pande Kapopo.

Gabriel Kyungu wa Kumwanza, fidèle à Katumbi

Le pouvoir est allé jusqu’à viser Gabriel Kyungu wa Kumwanza, patriarche encore très respecté dans ce coin de la République. Cet homme a beau être né dans le territoire d’origine des Kabila (Manono, dans le Tanganyika), il est resté fidèle à Moïse Katumbi. Pendant près d’un an, la police a encerclé sa vaste résidence, qui borde le lac Kipopo. Le siège a fini par être levé en décembre, mais baba (« papa » en swahili) n’apparaît plus en public à Lubumbashi. Une bonne vingtaine d’oies se promènent sur sa parcelle. « Comme celles du Capitole de Rome, elles nous préviennent en cas d’intrusion », s’amuse-t-il. En tout cas, son discours n’a pas changé. « Le régime commet une grave erreur en cherchant à écarter Moïse Katumbi : il le rend plus célèbre. Si celui-ci revient demain, toute la ville viendra à l’aéroport. »

Pour tenter de reprendre Lubumbashi en main, le pouvoir y a aussi entrepris quelques travaux d’embellissement. En décembre, le président a inauguré le nouveau siège de la Gécamines, l’entreprise minière publique qui a jadis fait la prospérité du pays avant de s’embourber dans la crise. « Cette rénovation m’écœure, peste un entrepreneur de la place. Ils font des dépenses de prestige alors qu’ils ne paient pas leurs fournisseurs dans les temps ! » Le gouvernorat du Haut-Katanga est, lui aussi, en pleine réfection. Le bâtiment historique, où Moïse Katumbi a travaillé pendant huit ans, va être remplacé par un immeuble moderne. Bientôt, le chef de l’État viendra l’inaugurer. Comme pour chasser les fantômes de ses précédents occupants.

Fermer

Je me connecte