Livres : en Tunisie, l’islam en questions

La mosquée Zitouna, ancien siège de l’université du même nom, à Tunis. © nicolas fauque/Corbis via Getty Images

En Tunisie, une longue tradition de pensée critique appliquée à la chose religieuse se perpétue… et s’exporte.

Une librairie du centre-ville de Casablanca, au Maroc. Au rayon indiqué « islam », les signatures tunisiennes se bousculent. On trouve même parmi les titres des approches psychanalytiques de la question : La Guerre des subjectivités en islam (Lignes, 2014) et Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman (Seuil, 2016), du psychanalyste Fethi Benslama. Les ouvrages du célèbre Mohamed Talbi occupent à eux seuls une importante part de rayonnage, et des livres médiatiques sont toujours posés en tête de gondole, petits best-sellers à l’instar des Instants soufis (Albin Michel, 2015) de feu Abdelwahab Meddeb, écrivain et universitaire.

Ainsi, pour toute parution en langue française ayant trait à la religion musulmane, les Tunisiens tiennent le haut du pavé, et ce sans même compter un certain nombre de traductions de l’arabe ou de l’anglais. Difficile d’ailleurs d’être exhaustif, mais il ne s’agit pas que de quantité : de nombreux titres se caractérisent par une réelle audace et une approche critique sans cesse renouvelée.

Des approches variées

Qu’on en juge : sur les premiers temps de l’islam, La Grande Discorde. Religion et politique dans l’Islam des origines (Gallimard, 1989) de l’historien Hichem Djaït – aussi l’auteur d’une biographie du Prophète en trois volumes – est considérée comme un classique, ainsi que L’État inachevé (Gallimard, 2011), d’Ali Mezghani, qui revient sur les rapports entre islam et droit. Sur l’actualité, Nadia Marzouki est l’auteure d’un remarqué et audacieux L’Islam, une religion américaine ? (Seuil, 2013). Loin de toute considération théologique, la sociologue y retrace la manière dont cette religion est devenue un véritable sujet de politique intérieure aux États-Unis, une manière pour elle de mieux étudier les démocraties libérales…

Un large éventail de questions et d’approches anime les intellectuels tunisiens. François Burgat, islamologue français réputé, met en garde : « Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une “école tunisienne” en la matière. Les auteurs ont des parcours différents et des approches trop variées, et il est difficile de les ranger dans la même catégorie… » Certes. De Meddeb à Mezghani en passant par Benslama, il y a peu en commun. Mais les rayons des librairies ne souffrent pas de cette subtilité.

On peut parler d’une tradition tunisienne de penseurs religieux au ton audacieux, estime Hela Ouardi

Hela Ouardi est spécialiste de littérature française, rattachée à l’Institut supérieur des sciences humaines de l’université de Tunis El Manar et au CNRS, en France. En 2016, elle a publié Les Derniers Jours de Muhammad (Albin Michel), fascinante enquête historique fondée sur un matériel religieux soumis à l’analyse critique. Lors de sa sortie, son livre fut en quelques jours en rupture de stock dans les librairies tunisiennes. Au Sénégal, il a un temps été interdit à la vente. Elle assure : « On peut parler d’une tradition tunisienne de penseurs religieux au ton audacieux. »

Et de citer en exemple les travaux d’Abdelaziz Thâalbi, auteur dès 1905 de L’Esprit libéral du Coran ou du mufti Mohamed Tahar Ben Achour, né en 1879, auteur de commentaires du Coran aux idées réformatrices.

Ce dernier était d’ailleurs le père d’un exégète et le grand-père de Yadh Ben Achour, rappelle Ouardi, dont la cousine n’est autre qu’Olfa Youssef, auteure du récent Sept Controverses en Islam (Elyzad, 2016). Si certains ouvrages de Yadh Ben Achour, juriste engagé à gauche, relèvent de l’opinion, son livre Aux fondements de l’orthodoxie sunnite est édité aux Presses universitaires de France (2015), avec un cachet académique indéniable.

Talbi et les autres nous ont prouvé qu’on pouvait s’attaquer à des questions sensibles

Depuis le début du siècle subsiste donc une sorte de tradition faite de relations familiales, de transmission et de polémiques. Mohamed Talbi s’est par exemple opposé avec sévérité à Youssef Seddik, auteur de Ce que le Coran doit à la Bible (La Découverte, 2015) et d’une adaptation en bande dessinée du Coran, initiative pour le moins originale. Talbi le vieux sage, décédé en 2017, a même conspué les travaux de son élève Abdelmajid Charfi, universitaire et président de l’académie Beit-al-Hikma. Ce dernier considérait le texte sacré comme une œuvre humaine. Inspirée par Dieu, mais humaine. Des propos inacceptables pour Talbi. Ouardi, qui connaît bien ces histoires, préfère en retenir autre chose : « Talbi et les autres nous ont prouvé qu’on pouvait s’attaquer à des questions sensibles. Ils ont brisé les tabous et pavé la route pour nous. »

La Zitouna, elle, n’est plus la seule université à former des esprits intéressés par le fait religieux. Plusieurs auteurs cités ne sont jamais passés par ses bancs et ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à jouir d’une formation à l’étranger, comme Redissi ou Marzouki. Elle reste pourtant un symbole. « La qualité de l’enseignement de la Zitouna a beaucoup joué », relève Ouardi, qui rappelle la défiance initiale des savants tunisiens vis-à-vis du wahhabisme, « qui a aussi permis l’éclosion de cette pensée critique ».

Vivacité des études tunisiennes critiques

Au XIXe siècle déjà, plusieurs d’entre eux rejetèrent l’appel lancé par Mohamed Ibn Abdelwahab, depuis la Péninsule arabique, pour rejoindre son mouvement puritain… L’université a connu une histoire compliquée, comme le rappelle l’historienne Stéphanie Pouessel. L’institution millénaire fut en effet détachée de la mosquée pour devenir une université laïque, de manière cavalière et pour des raisons en partie politiques, par le président Habib Bourguiba, en 1956. Pendant un demi-siècle, conservateurs et libéraux s’y côtoient, comme ceux qui s’arrangent avec le régime et ceux qui le honnissent. Le contexte politique n’est pas sans expliquer la vivacité des études tunisiennes critiques ayant trait au religieux.

« Le régime de Zine el-Abidine Ben Ali s’est en partie désintéressé de la question. Çà et là, il s’est même accommodé de voix progressistes dont il se disait qu’elles battaient en brèche les idées d’un bloc islamiste perçu comme un ennemi plus dangereux… », ajoute Hela Ouardi. Si l’historien Hichem Djaït se voit privé de passeport et poursuivi pour diffamation en 1988, c’est pour avoir écrit sur le pouvoir présidentiel, pas sur la religion.

« Une relative bonne santé des universités tunisiennes »

Le nom de la Zitouna, lui, reste, et chacun se le réapproprie comme il l’entend : Pouessel évoque Béchir Chammam, l’élu islamiste d’Ennahdha, comme « instigateur du principe de “liberté de conscience” constitutionnalisé en février 2014 » et qui « attribue ses influences modernisatrices à des personnages zitouniens [d’avant la réforme de Bourguiba] ». Et la Zitouna incarne aussi un autre fait observable dans la région : « Une relative bonne santé des universités tunisiennes en général », comme le souligne François Burgat, pour qui c’est là que réside l’explication quant à la présence importante d’auteurs tunisiens sur nos étagères.

Un libraire du centre-ville de Tunis glisse, malicieux : « Cela confine à une fierté un peu patriotique… On vend beaucoup d’exemplaires du livre de Redissi… » Ledit ouvrage, Le Pacte de Nadjd. Ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam (Seuil, 2007), sorti en livre de poche, reste une valeur sûre. Il symbolise bien qu’en Tunisie le wahhabisme venu du Golfe rencontre toujours une forte résistance.


Plus de 70 ans et toujours aussi polémique

Preuve que les penseurs réformistes pèsent toujours en Tunisie, une nouvelle polémique a éclaté après le passage de l’islamologue Youssef Seddik, né en 1943, dans l’émission Min Tounes (Attessia TV). Lors d’une émission de débat diffusée fin janvier, ce connaisseur de l’histoire de la codification coranique réaffirme son point de vue selon lequel le Coran est une œuvre « humaine ».

Béchir Ben Hassen, imam connu pour ses vues particulièrement conservatrices, est vite monté au créneau. Si ce dernier s’est gardé de franchir la ligne rouge de l’excommunication, ses ouailles sur les réseaux sociaux ne s’en sont pas privées. Le 1er février 2018, plusieurs associations ont décidé en retour d’apporter un soutien public à Youssef Seddik.

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