Littérature – Wilfried N’Sondé : l’appât du gain et l’horreur de l’esclavage

Wilfried N’Sondé, à Paris, le 1er fevrier. © cyrille choupas pour ja

Avec son roman « Un océan, deux mers, trois continents », l’écrivain-chanteur Wilfried N’Sondé plonge dans l’horreur de l’esclavage. Sans se laisser aller aux facilités d’un thème souvent exploré.

« Dieu, sais-tu ? Dieu s’est tu… Ils m’ont vendu. » La citation en exergue d’Un océan, deux mers, trois continents, de Wilfried N’Sondé, reprend le refrain de sa propre chanson Chaînes pour la chair. Elle illustre l’ébranlement intérieur d’un homme de Dieu face à l’esclavage. Cet homme, c’est Nsaku Ne Vunda, né vers 1583, baptisé et ordonné prêtre sous le nom de Dom Antonio Manuel au royaume du Kongo, littéralement « le lieu où il ne faut pas se rendre ».

Alfonso Ier, roi du Kongo, se convertit au christianisme et, en même temps, signe un pacte avec le diable en acceptant une transaction qui marque le début de la traite transatlantique. Touchant d’abord des prisonniers, le commerce ne cesse de s’étendre, atteignant bientôt le commun des mortels, si bien que, des dizaines d’années après la première transaction, quand des hommes à cheval débarquent à Boko, le village de Dom Antonio Manuel, c’est la panique.

Mais ce ne sont pas des marchands d’esclaves qui viennent rafler le village, ce sont des cavaliers missionnés pour escorter le prêtre jusqu’au nouveau roi du Kongo, Álvaro II. Le jeune homme, qui pensait consacrer sa vie à bâtir une chapelle en haut d’une colline, se retrouve propulsé dans un tour du monde du Kongo au Vatican en passant par le Brésil et le Portugal pour informer le pape Clément VIII des ravages de l’esclavage.

Ce sont des thèmes importants – la religion, la spiritualité, la traite transatlantique – que je voulais absolument traiter

C’est là le point de départ du cinquième roman de l’écrivain né en 1968 à Brazzaville, une odyssée de trois ans à travers le monde pleine de rebondissements portée par le talent d’un auteur habité par son sujet, qui a germé et grandi en lui pendant sept ans.

« J’ai repoussé l’écriture parce que j’ai tout de suite ressenti que c’était une matière délicate, nous explique Wilfried N’Sondé. Ce sont des thèmes importants – la religion, la spiritualité, la traite transatlantique – que je voulais absolument traiter. »

Le résultat tranche avec le reste de son œuvre, commencée en 2007 avec Le Cœur des enfants léopards, prix de la Francophonie, puis Le Silence des esprits, Fleur de béton et Berlinoise. Un recul dans l’Histoire et un déplacement géographique pour mieux sauter dans un roman qui prend aux tripes, inspiré d’une histoire vraie : « Mon frère est historien, spécialiste du royaume du Kongo. Dans un livre qui traînait chez lui, il y avait une brève évocation de l’existence et du parcours de Dom Antonio Manuel. J’ai vite compris que j’avais la possibilité d’avoir un témoin de la traite qui ne soit ni esclave ni marchand d’esclaves et qui, par sa foi, pouvait se sentir proche de l’équipage. À ma connaissance, il n’y avait jamais eu ce point de vue. »

Dom Antonio Manuel, la voix du narrateur

Comme dans tous les grands livres, plusieurs degrés de lecture densifient le roman. La dimension picaresque est la première couche, la plus visible, celle qui entraîne dans un récit où chaque épisode happe vers un autre tout aussi tumultueux. « Quand je me suis intéressé un peu plus à son parcours, je me suis dit qu’il y avait un fondement romanesque à son histoire pleine de péripéties », soutient l’auteur.

Sous le vernis de l’aventure, il y a une voix singulière, celle de Dom Antonio Manuel, narrateur du récit, à la fois homme d’Église et homme tout court. C’est une personne de devoir, mais aussi un être incarné et tissé de passions qui nous ouvre son univers : « J’avais toujours en tête que le cœur de mon propos, c’était la perception de ce personnage que je devais inventer de A à Z. Il a fallu que je trouve la bonne alchimie entre le contexte, que je ne pouvais pas inventer, et son ressenti. C’était l’occasion de s’emparer de ce point de vue particulier et du fait que c’est un Africain. Mais il y a une dimension universelle, car la foi catholique a cette prétention. Je pouvais parler de la traite sans sombrer dans le pédagogisme ni dans le moralisme. »

Dom Antonio Manuel est secoué par l’horreur de ce qu’il voit et animé par la lueur d’espoir qui naît de la rencontre avec Martin, un mousse pas comme les autres. « J’aime mettre ce qu’il y a de plus laid et ce qu’il y a de plus beau en nous. Toute ma modeste œuvre tourne autour de ça. C’est l’ange et le monstre en nous, une perpétuelle lutte. »

La traite transatlantique, c’était l’affaire de détenteurs du pouvoir politique et économique au détriment de toutes les populations

La plongée dans l’horreur de l’esclavage rend compte de façon saisissante des atrocités inouïes de l’équipage sur les hommes, femmes, enfants. Et aussi des complicités : « J’aimerais souligner que l’histoire est beaucoup plus ancienne que la colonisation et que, dans ce qui s’est passé et dans ce qui se passe, une part de responsabilité incombe aux locaux, et c’est très important parce que ce qu’on a mal fait ou que l’on fait mal, on peut le corriger. »

Et de préciser ceux qu’il vise : « La traite transatlantique n’a pas été à mon sens que l’affaire d’Européens et d’Africains, c’était l’affaire de détenteurs du pouvoir politique et économique au détriment de toutes les populations. »

La force du roman ne tient pas seulement de ce qu’il dit du passé mais du miroir qu’il tend au présent : « Il y a en sous-texte des situations, des comportements au XVIIe siècle qu’on retrouve au XXIe siècle. Le passé du Kongo peut nous faire comprendre beaucoup de choses qui se passent aujourd’hui. La violence est omniprésente à cette époque-là comme elle l’est au XXIe siècle. À la fin du roman, il m’est arrivé une pensée très cynique. Au XVIIe siècle, il fallait affréter des bateaux vers l’Europe, les acheminer vers les côtes africaines, capturer les gens, les enchaîner pour qu’ils quittent l’Afrique, aujourd’hui ils font ça tout seuls. Si on regarde les choses de ce point de vue là, on peut s’inquiéter. »

Mais comme dans sa prose, ces paroles sont aussitôt teintées de lumière : « Au XXIe siècle, même s’il y a l’esclavage, la conscience dominante est que ces faits-là doivent être condamnés, combattus. C’est quand même une évolution. »

J’aimerais qu’on puisse réfléchir à un système économique qui fonctionnerait autrement

Dans la peinture du présent, une partie du message politique s’emploie à pointer la persistance des fanatismes religieux : « L’Inquisition trouvait des coupables qui étaient les étrangers, les gens de mauvaise race, juifs, musulmans. Ça fait écho à aujourd’hui. Il y a eu en novembre des manifestations pour la Pologne blanche où des gens portaient des croix. On a eu même en France une responsable politique nous parlant de “la France, pays de race blanche”. C’est quelqu’un qui a été ministre, membre d’un parti qui passe à la télévision et qui tient des propos dignes de l’Inquisition au XVIIe siècle. »

Le regard politique de Wilfried N’Sondé s’étend aux fondements de la société marchande : « L’appât du gain a provoqué un cataclysme, et il continue de détruire les structures sociales et pervertit les mentalités. Marx ne conteste pas que la richesse se produit par la plus-value. Le travail de l’être humain produit plus de valeur qu’il n’en coûte. Son problème est ce qu’on fait de la plus-value. Moi, écrivain qui n’a pas besoin d’être dans la réalité, j’aimerais qu’on puisse réfléchir à un système économique qui fonctionnerait autrement. »

Un bouillon de culture

Dans ce message, on trouve peut-être l’écho de l’héritage familial de Wilfried N’Sondé : « Ma mère, catholique, a cette ambition de l’humanité autour du Christ, et mon père était un internationaliste communiste, et pour lui non plus il n’y avait pas de frontières. Il y a l’humanité. » Une philosophie de vie qui l’a poussé au voyage : arrivé au Mée-sur-Seine à 4 ans, parti à Berlin à 21 ans, installé à Paris depuis 2015… Pour l’auteur, voyage rime avec brassage : « J’ai grandi avec des parents qui toléraient les convictions de l’un et de l’autre. Il n’y avait pas de désaccord fondamental : on pense ce qu’on veut. À 4 ans, au bac à sable, j’avais des amis qui venaient du Maroc, d’Algérie, du Viêt Nam. »

Un bouillon de cultures qui nourrit l’homme, l’écrivain, l’ancien pédagogue social à Berlin et aussi l’artiste puisqu’il est aussi musicien et auteur de chansons. C’est avec cette autre corde à son arc qu’il définit sa quête : « J’ai eu la chance d’enregistrer avec mon frère, Serge, un morceau avec Archie Shepp, le grand jazzman. Il nous disait : “Les gars, la vérité, c’est le blues, la note bleue entre ombre et lumière.” C’est ce qui m’accompagne dans mon travail : essayer d’écrire la note bleue et la faire sonner, que mon lecteur soit toujours entre ombre et lumière. » Avec Un océan, deux mers, trois continents, la note bleue de Wilfried N’Sondé donne une voix aux souffrances, et à l’espoir un souffle rare.

 


Entre soi et l’Histoire

Sort-on indemne d’une écriture sur l’esclavage ? Wilfried N’Sondé : « Quand on essaie d’entrer dans l’intimité de la souffrance d’êtres enfermés dans une cale ou dans les geôles de l’Inquisition, quand on écrit sur des femmes que l’on viole, cela ébranle. En même temps, l’intérêt de la littérature est de rendre compte de cet aspect de l’humanité aussi.

Mais malgré toutes ces violences, malgré toutes ces horreurs, l’être humain est capable d’amitié, d’amour, de s’ouvrir à l’autre. À travers le parcours de Dom Antonio Manuel, je voudrais transmettre l’idée qu’il existe une humanité qui nous rassemble tous et qui mérite d’être célébrée, quelles que soient nos croyances, nos couleurs, ou nos origines. Je suis dans mes livres. Mes idées, mes convictions entrent dans mes personnages. C’est ma vision du monde. C’est tout mon ressenti. »


Extrait de l’ouvrage

« Pendant ma vie terrestre, je concevais le temps comme une ligne droite progressant d’un point à un autre, d’un début vers une fin. Depuis que je suis une statue, fort de l’expérience de plusieurs centaines d’années, je sais que cette lecture des moments qui passent, simple et rassurante, n’est qu’un pâle reflet de la course du monde. Le temps ne va nulle part, il ne s’arrête pas. Le présent reste un instant qui s’échappe, un point en mouvement continu, à la fois éphémère, minuscule et immense, qui charrie avec lui tout le passé de l’univers. Chaque événement et toutes les vies antérieures trouvent leur place dans la lancée infinie des siècles et n’en sortent plus. Et cela, même si certaines existences, comme celles des esclaves, tendent à disparaître pendant longtemps dans les omissions de l’Histoire, lorsqu’elles sont tues par indifférence, par honte ou par culpabilité. »

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