Politique

Terrorisme : les kalachnikovs n’ont jamais défait les idéologues

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Directeur du Timbuktu Institute

Des armes, à Peshawar, au Pakistan, en janvier 2016. (Illustration) © Mohammad Sajjad/AP/SIPA

Pour le directeur du Timbuktu Institute, si les solutions militaires sont un mal nécessaire pour endiguer la menace grandissante du terrorisme islamiste, il faut avant tout prévenir la radicalisation par l'éducation et par la justice sociale.

Un éminent leader religieux du Sahel me confiait qu’il fallait chercher les causes de la radicalisation dans la combinaison entre « l’arrogance des injustes et l’ignorance de ceux qui se sentent victimes ». De fait, la communauté internationale a quarante ans de retard par rapport aux réseaux qu’elle combat : lors des sécheresses des années 1970, ni l’Europe ni les États-Unis, rudement frappés par la crise pétrolière, ne pouvaient nous aider. Ceux qui le pouvaient exportaient du pétrole, des pétrodollars et… des idéologies.

Puis la communauté internationale imposa, dans les années 1990, des politiques d’ajustement structurel à des pays sommés d’emprunter le chemin du libéralisme en investissant le moins possible dans l’éducation, la santé et le social. Tandis que les exportateurs d’idéologies construisaient au Sahel des médersas et y implantaient des ONG « islamiques » – lesquelles ont remplacé l’État et délégitimé les nouveaux missionnaires de la démocratie.

Une conception strictement sécuritaire

Début février, Dakar a accueilli le Partenariat mondial pour l’éducation. Mais j’aurais voulu rappeler à Macky Sall et à Emmanuel Macron que de nombreux pays du Sahel souffrent encore d’une dualité, voire d’un éclatement du système éducatif, avec d’un côté l’école « officielle » francophone et, de l’autre, une multitude d’établissements coraniques. Les États sahéliens ne saisissent pas les enjeux d’une telle dynamique et n’ont jamais intégré ce choc des modèles religieux et citoyens par le biais de l’éducation dans le cadre global d’une politique de sécurité.

Le terrorisme a surgi au milieu de cet espace après avoir été vu, pendant longtemps, comme un phénomène lointain, et son caractère imprévisible n’a pas laissé de place à des stratégies en amont. Il a imposé une approche réactive. Confrontés à l’urgence, les pays du Sahel et leurs partenaires internationaux n’ont pu répondre que de façon sécuritaire, notamment avec l’opération Serval, dont il faut bien reconnaître qu’elle a stoppé les jihadistes sur la route de Bamako. Mais en a découlé une conception strictement sécuritaire d’un phénomène nécessitant une approche holistique.

Les bavures et ratés des opérations militaires occidentales, un terreau idéal pour le terrorisme

L’échec des solutions uniquement militaires est une réalité irréfutable. Il ne fallait pas s’attendre à voir des kalachnikovs défaire une idéologie. Les Américains sont restés plus de quinze ans en Afghanistan, et les Talibans y sont encore. Serval a vécu, remplacée par Barkhane, qui est incapable d’en finir avec les terroristes dans le nord du Mali. Les groupes armés y prospèrent, et leur champ d’action s’est élargi vers le centre du pays avec le Front de libération du Macina, débordant jusqu’au Burkina Faso.

Les solutions militaires sont certes un mal nécessaire pour endiguer la menace grandissante, mais elles ne sont ni efficaces ni durables. Elles ont même inspiré les jihadistes ! Plus besoin de stratégies globales et de coordinations risquées : il suffit de créer des zones d’instabilité et de mettre une couverture « islamique » sur toutes sortes de conflits pour susciter l’intervention occidentale qui, avec ses bavures et ses ratés, nourrira frustrations et révoltes – un terreau idéal pour recruter de nouveaux combattants.

Solutions concertées

Nous sommes devenus une vraie communauté internationale : pays riches ou pays pauvres, d’Afrique ou d’Europe, nous avons la vulnérabilité en partage. Gao, Maiduguri ou Tazalit sont aussi exposées que Paris, Bruxelles ou Miami. Ce qui se passe sous nos tropiques concerne aussi les puissants membres du Conseil de sécurité, et il est urgent de trouver des solutions concertées. Or il y a un hiatus entre les approches globales, préconisées par nos partenaires internationaux, et les perceptions locales. Il est temps de donner leur dignité de « solutions » aux possibilités endogènes. Il y a cinq ans, je disais à des responsables de la Commission européenne que dans certains de nos villages l’achat d’un vieux modèle de char coûtait plus cher que la construction d’une école.

Deux choix s’offrent à nous avec la chance de pouvoir les coupler : prévenir aujourd’hui par l’éducation et la justice sociale ou se préparer, militairement, à intervenir indéfiniment et continuellement, demain, sans gage de réussite et avec le risque de reproduire les causes du mal que l’on cherche à combattre.

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