Société

Je n’avais pas vu que vous étiez noire

Par

Fouad Laroui est écrivain.

librairie farhenheit © DR

La scène – dont je vous garantis l’authenticité – s’est passée il y a quelques jours dans une grande librairie du centre de Bordeaux. Je la tiens d’un témoin digne de confiance.

Une jeune femme élégante entre en début d’après-midi dans ladite librairie, flâne entre les rayons, feuillette un livre, un autre, un autre encore (vous savez ce que c’est…), hésite, puis finit par jeter son dévolu sur Le Chat du rabbin, de Joann Sfar. Cette bande dessinée de qualité, hilarante et émouvante, lui semble être le cadeau idéal à offrir à son ami David, dont c’est bientôt l’anniversaire. Happy birthday to yououou…

Au moment de régler l’achat, la miss a une idée, peut-être saugrenue, peut-être pas. Elle demande au vendeur s’il a la version en hébreu de la même bande dessinée. Il se trouve que l’ami David a vécu en Israël et que ça l’amuserait sans doute de lire les bulles dans la langue qui fut un temps la sienne. Et ce dialogue s’ensuit, absurde à souhait :

« En hébreu ?

– Oui. »

Un temps.

Vous voulez dire “en musulman” ?

Léger étonnement de la cliente. Elle finit par répliquer :

« “Musulman” n’est pas une langue. Vous voulez dire “en arabe” ?

– Oui.

– Oui, quoi ?

– Vous la voulez en arabe ?

– Non, je la veux en hébreu, je vous l’ai dit. »

Pour comprendre cette scène, il faut savoir que la jeune femme en question (appelons-la Maryse) est d’origine rwandaise mais qu’elle a la peau très claire. On la prend donc souvent pour une Maghrébine. Ceci explique peut-être cela.

Entre-temps sa mère est venue la rejoindre dans la librairie, comme convenu.

« Bonjour Maryse.

– Bonjour, maman. Je n’en ai plus pour longtemps, juste le temps de régler mon achat. »

La génitrice a, elle, la peau noire. Ce détail plonge le vendeur dans un état proche de l’ahurissement. Ses yeux vont de l’une à l’autre des deux dames qui lui font face. « Maman » ? Quoi, « Maman » ? Son cerveau fait des heures sup. Il finit par sortir de son hébétude pour asséner à la cliente cette phrase d’anthologie :

« Ah, excusez-moi, je n’avais pas vu que vous étiez noire. »

Maryse et sa maman n’en reviennent pas. Comme la jeune femme est très taquine, elle réplique avec un sourire enjôleur :

« Vous ne l’aviez pas vu, mais peut-être l’aviez-vous entendu ? »

Et l’autre grand échalas, ne comprenant rien à l’ironie, de répondre niaisement :

« Non, non, vous parlez très bien. »

Questions subsidiaire

Arrêtons là. La suite n’a pas trop d’importance. Maintenant, jouons un peu, amie lectrice, ami lecteur. D’après vous, combien de préjugés cette saynète contient-elle ? Deux, trois, six ? Question subsidiaire : est-il normal qu’en 2018 une telle scène ait lieu ? Et si je précisais, renseignements pris, que le vendeur est un jeune Polonais fraîchement arrivé à Bordeaux, est-ce que vous reliriez ce billet d’un autre œil ? (Essayez, ça prend une autre dimension…) Envoyez vos réponses avant la prochaine lune, le cachou du vaguemestre faisant foi. Les gagnants auront droit à un abonnement d’un an à JA.

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