Politique

Quand le recul du soft power américain favorise la Chinafrique

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump à l'entrée de Air Force One, le 12 janvier 2018. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Depuis une dizaine d’années, l’institut de sondage Gallup pose la même question dans 134 pays à travers le monde : « Approuvez-vous ou désapprouvez-vous la façon dont les États-Unis exercent leur leadership ? » Manière de mesurer ce que le grand théoricien des relations internationales Joseph Nye appelle le soft power américain, lequel est différent du pouvoir économique ou du pouvoir militaire.

C’est de la capacité dont fait montre cette superpuissance à susciter l’adhésion des citoyens des autres nations, parce qu’ils le veulent et non parce qu’ils y sont obligés, qu’il est ici question.

Trente-huit pays africains font partie du panel, et si l’on en croit les résultats diffusés il y a quelques jours, l’Afrique demeure – comme c’est le cas depuis dix ans – le continent où le crédit des États-Unis est le plus élevé. Ou, plus exactement, là où il s’est le moins dégradé puisque le taux d’approbation global est tout de même passé de 85 % en 2009 (première année de l’administration Obama) à 51 % en 2017 (première année de Trump), soit une chute, assez vertigineuse, de 34 points.

Le poids de l’islamophobie et de l’israélophilie de Trump

À y regarder de plus près, ces 51 % recèlent de profondes disparités. Vis-à-vis des États-Unis, les opinions africaines sont de trois ordres. Franchement négatives au Maghreb : seuls 18 % des Marocains, 23 % des Tunisiens et 27 % des Algériens disent approuver la politique extérieure de l’administration Trump. L’islamophobie et l’israélophilie revendiquées du président américain jouent ici pleinement un rôle de repoussoir.

En chute libre en Afrique australe, en Afrique de l’Est et dans la majorité des pays de l’Ouest et du Centre. Entre 2016 et en 2017, le taux d’approbation a ainsi dégringolé de 19 points au Sénégal, 17 en Tanzanie, 15 en Ouganda, 12 au Burkina et à Madagascar, 11 en Guinée et en RD Congo, 10 au Congo, 8 au Mali.

Troisième groupe de pays enfin, ceux où le pourcentage de satisfaction est à la fois positif et stable (Côte d’Ivoire, Togo, Nigeria, Niger…) voire en hausse (Liberia, Bénin, Ghana, Éthiopie, Maurice).

Sans doute est-il utile de préciser que ce sondage, dont les dernières données ont été récoltées en novembre dernier, a été réalisé avant la désastreuse saillie de Trump sur les « pays de m… », laquelle a donné lieu quatorze jours plus tard à un pathétique rétropédalage de l’intéressé en forme de quasi-lettre d’excuses dont la sincérité est pour le moins sujette à caution.

Progression de la sinophilie

Autre leçon de l’enquête Gallup : pour la première fois, le taux d’approbation global du leadership de la Chine en Afrique est équivalent à celui des États-Unis – il lui est même légèrement supérieur au niveau mondial. En matière d’influence, c’est un renversement historique et sans doute durable.

Selon les dernières données du Pew Research Center (autre institut de sondage américain) en effet, les pays africains où l’opinion était déjà, il y a une décennie, majoritairement prochinoise – Nigeria, Niger, Sénégal, Tanzanie, Tunisie, Kenya… – se montrent de plus en plus sinophiles au fil des ans, rejoints par un nombre croissant de leurs voisins.

Preuve que la constance dans les positions, la cohérence dans la démarche et la lisibilité des objectifs sont toujours payantes. Le fait que le niveau de perception positive de la Chine de Xi Jinping soit en progression sur le continent alors que cette superpuissance n’a rien d’une démocratie à l’occidentale incite d’ailleurs à réfléchir sur le degré réel d’appropriation des valeurs dites universelles dont cette dernière se veut porteuse et, partant, sur la validité du modèle proposé – voire imposé – par la fameuse (et nébuleuse) « communauté internationale ».

Ce que le monde pense de lui importe peu à ses yeux, pas plus que ne l’intéresse le soft power, cette lubie démocrate

En agissant, en parlant, en twittant comme il le fait, Donald Trump ne rend évidemment service ni à la cause du progrès démocratique sur le continent ni au crédit des États-Unis. Mais il n’en a cure, tout comme il se contrefiche du fait que, chose inédite, son pays soit devancé dans le dernier index des libertés de Freedom House par deux petits états africains « de m… », Maurice et le Cap-Vert, dont l’Amérique ferait bien de s’inspirer en ce qui concerne la gestion d’une société multiraciale.

Ce que le monde pense de lui importe peu à ses yeux, pas plus que ne l’intéresse le soft power, cette lubie démocrate. « America first », donc, quitte à ce que l’Afrique, de plus en plus, s’aligne sur le « China first » : le glissement paraît inéluctable, d’autant qu’aucune puissance de substitution n’est en mesure désormais de contrebalancer l’influence de Pékin sur le continent.

Certes, l’institut Gallup n’a pas investigué sur la perception qu’ont les Africains de la France, mais l’eût-il fait que les résultats du sondage auraient sans doute été préoccupants pour l’ancien colonisateur. Réalisée fin 2016 à l’usage du Quai d’Orsay, une enquête d’opinion concluait à une dégradation globale de l’image de la « patrie des droits de l’homme » en Afrique subsaharienne, notamment au Cameroun, au Gabon, au Tchad, au Mali et en Côte d’Ivoire. Ni son existence ni ses résultats n’ont été rendus publics. Un an plus tard, de François Hollande à Emmanuel Macron, il y a fort à parier que la tendance ne s’est pas inversée…

* Au revoir l’Afrique, bonjour l’Afrique !

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