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Cet article est issu du dossier «ExxonMobil veut (re)conquérir l'Afrique»

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Pétrole & Gaz

Hydrocarbures : ExxonMobil est de retour en Afrique

ExxonMobil fait son retour en Afrique après des années de réduction des coûts qui l'avaient détourné du continent. Ici une raffinerie du groupe. © Roy Luck by Flickr

Efficace dans sa gestion de la chute des cours, le géant américain, ExxonMobil a les moyens d’investir à nouveau sur le continent africain pour contrer la concurrence. Seul ou associé à d’autres majors, il multiplie les projets autour des récentes découvertes.

Le mastodonte américain, premier pétrolier de la planète par sa capitalisation boursière et troisième producteur mondial de brut et de gaz (4,15 millions de barils extraits chaque jour), repart à l’offensive sur le continent. Au début de décembre 2017, le groupe dirigé depuis Houston a fait l’acquisition de trois blocs d’exploration en Mauritanie, nouvel eldorado pétrolier découvert par son compatriote Kosmos Energy.

À la même date, le ministre égyptien du Pétrole, Tarek el-Molla, se faisait l’écho de discussions avec la compagnie américaine pour des permis situés au large d’Alexandrie, une région qui connaît un regain d’intérêt du fait des découvertes sur le gisement de Zohr par l’italien ENI. C’est d’ailleurs avec ce dernier que le géant texan s’est associé à la ­mi-décembre 2017 au Mozambique, prenant une participation de 25 % dans le mégaprojet gazier de la zone 4 pour 2,8 milliards de dollars.

Chasse aux coûts

Enfin, toute dernière acquisition en date, celle d’un permis d’exploration au large du Ghana, Deepwater Cape Three Point, un champ en offshore profond, obtenu le 18 janvier 2018 après une négociation avec Accra.

Avec ces incursions en dehors de ses deux grandes bases subsahariennes que sont le Nigeria – d’où il tirait 253 000 barils par jour en 2016 – et l’Angola – 169 000 barils par jour –, le numéro un mondial veut préparer l’avenir, pour enrayer la baisse de sa production africaine. Plus réactif aux variations du prix du baril que les autres majors, le texan avait fait des coupes drastiques dans ses dépenses dès la chute des cours à la mi-2014.

L’ancien patron d’ExxonMobil, Rex Tillerson, aujourd’hui secrétaire d’État des États-Unis, avait mené une implacable et efficace chasse aux coûts qui avait fait passer son bénéfice net de 3,5 milliards de dollars (3,16 milliards d’euros environ), au premier semestre de 2016, à un record de 7,1 milliards de dollars au premier semestre de 2017, surpassant celui de tous les autres poids lourds pétroliers Shell, Total, Chevron et BP.

Connu pour ses analyses de portefeuille très poussées, il avait arrêté l’exploration et le développement de nouveaux projets, particulièrement en Afrique, en raison de coûts d’exploitation régionaux jugés plus importants qu’ailleurs.

ExxonMobil est le numéro un mondial, il n’est pas question pour lui de négliger une zone, et surtout pas l’Afrique subsaharienne

« Sur le continent, Exxon s’est surtout contenté pendant deux ans de mener à bien les projets déjà décidés avant 2014 et d’exploiter des champs aujourd’hui devenus vieillissants, ce qui explique la diminution de la production depuis trois ans, de 12 % entre 2016 et 2017 en Afrique (– 4 % au niveau mondial) », observe Jean-Baptiste Bouzard, analyste pétrolier chargé de l’Afrique francophone chez Wood Mackenzie.

Des études sur l’ensemble du continent

Fort de sa trésorerie à nouveau excellente, Darren Woods, le successeur de Rex Tillerson, nommé le 1er janvier 2017, surfe maintenant sur le rebond des cours – qui ont dépassé le 9 janvier les 70 dollars le baril, leur plus haut niveau en trois ans – et fait ses emplettes pour augmenter ses réserves et faire repartir sa production. « Il souhaite réinvestir vite en Afrique, en partie pour faire face à la concurrence d’ENI et de Total, qu’il ne veut pas laisser dominer le continent », note Jean-Baptiste Bouzard.

ExxonMobil ne cherche pas à jouer un rôle de pionnier en matière d’exploration

« ExxonMobil est le numéro un mondial, il n’est pas question pour lui de négliger une zone, et surtout pas l’Afrique subsaharienne, où il a une présence historique et qui représente aujourd’hui environ 12 % de sa production d’hydrocarbures », complète Francis Perrin, chercheur associé à l’OCP Policy Center de Rabat et à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), à Paris. Toutefois, avertit ce spécialiste, « ExxonMobil regarde tout et partout, de l’Égypte à la Mauritanie en passant par l’Afrique du Sud. Mais cela ne veut pas dire qu’il achètera tous les blocs qu’il étudie ni qu’il mettra en production tous les gisements qu’il explore ».

Réactions à la concurrence

La compagnie américaine ne cherche pas à jouer un rôle de pionnier en matière d’exploration. Elle réagit souvent aux investissements de ses concurrents. Dans certains cas, le groupe de Darren Woods acquiert des blocs d’exploration jouxtant de nouvelles découvertes, subodorant avec son armée de géologues la présence d’autres grands gisements à proximité, ainsi qu’il l’a fait en Mauritanie ou encore à DCTP, au Ghana, près du champ de Jubilee.

Il coïnvestit également dans des projets aux réserves déjà prouvées par d’autres majors, à l’image de l’accord passé avec ENI au Mozambique dans la zone 4, mais aussi avec le norvégien Statoil en Tanzanie sur le bloc 2 (Exxon en détient 35 %), deux projets gaziers, ou avec Total en Angola dans Kaombo (15 %).

Enfin, il veut également optimiser la fin de vie de ses puits et l’utilisation de ses infrastructures déjà en exploitation en cherchant de nouvelles réserves aux alentours. Présent en Guinée équatoriale depuis des décennies – et critiqué aux États‑Unis pour ses liens avec le régime du président Teodoro Obiang –, Exxon a ainsi confirmé en décembre 2017 avoir fait une découverte sur le bloc EG-06, à proximité de son champ vieillissant de Zafiro, dont il a tiré plus d’un milliard de barils en vingt ans.

Prise de risques limitée

« Quant à l’incursion envisagée en Égypte – dans une Afrique du Nord où le texan n’a jamais été très présent –, elle pourrait être liée à une envie de combiner ses découvertes gazières récentes, faites sur ses trois blocs à Chypre, avec de nouveaux gisements égyptiens ; ainsi qu’à l’intérêt de trouver des débouchés pour son gaz dans un pays qui a la plus importante demande énergétique de la région, avec ses près de 100 millions d’habitants », estime Stephen Fullerton, analyste chargé de l’Égypte chez Wood Mackenzie.

« Finalement, la seule prise de risque notable d’ExxonMobil en matière d’exploration est celle de son projet sud-africain de Tugela South, dans une zone où personne n’a encore rien trouvé de significatif », note Francis Perrin. Quant au Tchad, où l’américain est le premier exploitant du pétrole de Doba, depuis 2004, la compagnie, qui a eu plusieurs fois maille à partir avec l’État, s’emploie désormais à améliorer ses relations avec N’Djamena, et ce en dépit de la politique étrangère de Washington peu amène vis-à-vis de ce pays.

Au regard de l’activité de ces derniers mois, Wood Mackenzie estime les réserves subsahariennes d’ExxonMobil à quelque 3 milliards de barils d’huile – dont plus des deux tiers au Nigeria –, et à 32 milliards de pieds cubes de gaz. Ce qui laisse présager une évolution importante vers le gaz, principalement autour des projets de liquéfaction destinés à l’export, alors qu’aujourd’hui le texan n’en produit pratiquement pas sur le continent.

Hydrocarbures non conventionnels

Autre évolution à prévoir à plus long terme : les projets dans les hydrocarbures non conventionnels, dont l’américain est devenu un producteur important aux États-Unis. Si ce type d’hydrocarbures est actuellement concentré en Amérique du Nord, où les législations permettent leur extraction, le groupe de Houston réfléchit d’ores et déjà à de nouveaux territoires où valoriser son expertise en la matière.

L’an dernier, la compagnie avait entamé des discussions avec l’Algérie, seul pays à autoriser ce type d’exploitation, même s’il suscite un tollé dans l’opinion. « Des ressources non conventionnelles existent nécessairement au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Libye et en Afrique du Sud, même s’il reste encore tout à faire pour s’assurer de la possibilité de les exploiter », estime Francis Perrin. Selon lui, on devrait retrouver ExxonMobil sur ces dossiers.


Houston ne croit pas à l’aval

Quand ExxonMobil pense à l’Afrique, il pense exploration et production, pas aval. En 2016, le groupe américain a vendu 200 stations au groupe nigérian Nipco. En 2005 et 2006, il avait déjà successivement cédé 500 stations à Total et 300 au Libyen Tamoil. Sa direction de l’aval mise en priorité sur l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie-Pacifique tant sur la partie raffinage que sur les réseaux de stations-service.


Les décideurs d’ExxonMobil pour l’Afrique

  • Mike Gaskins – Directeur des opérations pour l’Afrique

Ce géologue américain travaille depuis trente-cinq ans au sein de la compagnie. Passé par la Russie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et par Londres, il a été nommé directeur de l’exploration pour l’Afrique occidentale en 2010. En 2016, ses responsabilités ont été étendues à toute l’activité amont de la compagnie en Afrique. Il concentre actuellement ses efforts sur le Nigeria et l’Angola, d’où Exxon tire l’essentiel de sa production.

  • Pam Darwin – Vice-présidente de l’exploration, chargée de l’Afrique

Cette géologue, formée à l’université du Texas, est entrée en 1984 chez ExxonMobil, où elle a fait toute sa carrière. Elle a notamment travaillé comme responsable au Nigeria. Depuis juillet 2013, elle pilote les activités d’exploration sur le continent. Elle est à l’origine de l’achat de trois blocs en Mauritanie, en décembre 2017.

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