Energie

Énergies : acquisitions tous azimuts pour Engie

Parc éolien de Tarfaya, au Maroc. © Engie.

Depuis qu’il s’est doté d’une division consacrée au continent africain, le géant français, Engie y accélère son développement dans les services et les énergies renouvelables en multipliant les rachats. Au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Ouganda… Et il ne compte pas s’arrêter là.

« Je reviens justement de Zambie. Ce pays aussi nous intéresse. » À pied d’œuvre dès le lendemain de Noël, Bruno Bensasson, directeur Afrique d’Engie, scrute la carte du continent accrochée au mur de son bureau du quartier d’affaires parisien de La Défense. Des dizaines d’autocollants aux couleurs des différents métiers du groupe sont plaqués sur une vingtaine de pays africains.

« En plus du Maroc, de l’Afrique du Sud, de l’Algérie et de l’Égypte, où nous sommes déjà bien installés, nous avons ajouté à notre agenda une liste d’une douzaine de pays prioritaires », assure-t-il sans les nommer. Parmi eux, la Zambie mais aussi la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Cameroun, le Sénégal, le Nigeria, le Kenya, l’Ouganda et le Mozambique.

Gargantua de l’energie

En janvier 2016, dans le cadre de sa réorganisation globale, le désormais ex-GDF Suez s’est doté d’une division (business unit, BU) Afrique. Elle compte aujourd’hui quatre bureaux à Casablanca, à Abidjan, à Nairobi et à Johannesburg. Et depuis la fin de l’été 2017 l’accélération du groupe est très sensible sur le continent.

En octobre 2017, celui qui se présente comme le « premier producteur d’électricité indépendant au monde », avec 66,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2016, rachetait le spécialiste ougandais de la production photovoltaïque hors réseau, Fenix International, employant 350 salariés. Début décembre, il mettait la main sur les sud-africains Thermaire Investments et Ampair, 500 salariés en tout, spécialisés dans le secteur dit CVC (chauffage, ventilation, climatisation).

Fin décembre, il s’offrait Spie Maroc, presque 1 300 salariés, un « acteur clé » du royaume dans les secteurs du génie électrique et climatique, des systèmes de télécommunication et de la maintenance multitechniques. Enfin, le 15 janvier 2018, deux entreprises basées en Côte d’Ivoire, spécialisées dans les systèmes électriques et automatisés, Afric Power (40 salariés) et Tieri (70 employés en Côte d’Ivoire, 30 au Burkina Faso), passaient sous son giron.

Énergies renouvelables

Cette acquisition d’un spécialiste des énergies renouvelables et de cinq entreprises spécialisées dans les services énergétiques s’inscrit dans la droite ligne des trois axes de développement du groupe au niveau mondial, définis dans le plan de transformation 2016-2018 : production électrique décarbonée (gaz ou énergies renouvelables), construction et gestion des infrastructures de transport et de distribution (gaz ou électricité), services aux collectivités et aux ménages.

Ce plan prévoit en particulier la cession de tous ses actifs dans les énergies fossiles pour près de 15 milliards d’euros – un objectif déjà réalisé à 90 % selon la directrice générale du groupe, Isabelle Kocher – et des investissements d’un montant équivalent dans ses activités « cœur de métier », dont une partie est dévolue à l’Afrique.

Nous voulons que le groupe soit considéré comme ivoirien en Côte d’ivoire, burkinabè au Burkina

« Rapidement après la création de la BU, raconte Bruno Bensasson, nous avons pris langue avec une série d’acteurs et réalisé des études de marché qui nous ont amenés à repérer telle ou telle cible potentielle. Les acquisitions que l’on clôt aujourd’hui traduisent cette stratégie. » Une politique de rachats qui vise notamment à gagner du temps, selon Saad El Mernissi, associé chez DLA Piper Casablanca, chargé des questions d’infrastructures et d’énergie : « Comme avec Spie Maroc, l’idée est de réaliser des acquisitions avec un ancrage local plutôt que de créer une structure ex nihilo. Dans le domaine du service, c’est une logique assez classique, qui évite tout le travail d’approche vers les nouveaux clients. »

Ce que reconnaît sans mal Philippe Miquel, directeur régional Afrique de l’Ouest et Afrique centrale d’Engie : « Nous voulons que le groupe soit considéré comme ivoirien en Côte d’ivoire, burkinabè au Burkina… C’est ce que vont nous offrir ces acquisitions, en nous permettant de nous appuyer sur le savoir-faire et la connaissance des marchés locaux de ces entreprises. »

Le dirigeant régional affiche sa confiance : « On sent un véritable potentiel en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. » Et il n’est pas le seul : « En Afrique subsaharienne, tous les énergéticiens se concentrent désormais sur la production d’électricité hors réseau et sur l’efficacité énergétique », décrypte Saad El Mernissi.

Objectif 6 000 mégawatts

EDF, son compatriote et concurrent, vient d’ailleurs de signer un partenariat avec l’émirati Masdar pour investir dans le domaine du hors-réseau dans la région. Un accord qui ressemble beaucoup à celui qu’avaient signé Engie et le marocain Nareva en 2016, avec l’intention d’investir « en Égypte, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Ghana et au Cameroun » dans les services à l’énergie et la production d’électricité.

Ambition affichée ? Atteindre d’ici à 2025 un « portefeuille d’actifs compris entre 5 000 et 6 000 mégawatts (MW) ». Aucune nouvelle annonce n’a été faite depuis, mais les deux producteurs indépendants étaient déjà partenaires au Maroc avec le parc éolien de Tarfaya (300 MW), mis en route en 2014, et avec la centrale à charbon « propre » de deux fois 693 MW de Safi, « dernier projet fossile du groupe », dont la mise en service est prévue cette année.

 L’Afrique ne peut qu’être au cœur de notre stratégie : la moitié des gens qui n’ont pas accès à l’électricité dans le monde se trouve sur le continent

Si le géant français est présent en Afrique depuis déjà cinquante ans, le continent représentait jusqu’ici une part marginale dans ses revenus globaux. À peine 300 millions d’euros en 2016, soit un très maigre 0,45 % de son chiffre d’affaires total, et 400 collaborateurs seulement sur les quelque 153 000 que compte le groupe dans le monde. Le tout essentiellement concentré au Maroc et en Afrique du Sud, en particulier dans la production électrique on grid (pour un total sur le continent de 1,4 GW de capacités électriques installées et 1,5 GW en cours de construction).

À elles seules, les six acquisitions réalisées ces quatre derniers mois, bien qu’à faible intensité capitalistique, multiplient par cinq le nombre de ses collaborateurs sur le continent. Désormais, Bruno Bensasson l’assure, « l’Afrique ne peut qu’être au cœur de notre stratégie. La raison d’être d’Engie est l’accès universel à l’énergie, dans le respect de l’environnement. Or la moitié des gens qui n’ont pas accès à l’électricité dans le monde se trouve sur le continent. »

 Appel d’offres

L’obtention, en octobre 2017 en Égypte, du contrat de construction, de possession et d’exploitation du parc éolien de 250 MW baptisé Gulf of Suez, aux côtés du consortium Toyota Tsusho/Eurus Energy Holdings (40 %) et d’Orascom Construction (20 %) ne peut que le conforter en ce sens. « En 2017 comme en 2016, Engie fait partie des quatre ou cinq seuls projets supérieurs à 50 MW en Afrique qui ait rencontré son financial closure », s’enorgueillit d’ailleurs Bruno Bensasson.

Et c’est compter évidemment sans le gaz, son cœur de métier historique. Engie est ainsi dans les starting-blocks pour l’un des appels d’offres les plus convoités sur le continent en 2018 : celui du complexe gazier de Jorf Lasfar, près d’El Jadida, au Maroc, comprenant un terminal GNL, un gazoduc, une unité de regazéification et deux centrales électriques pour un investissement estimé à 4,6 milliards de dollars. Avant même qu’il ne soit lancé, on entend déjà au Maroc que le français sera parmi les favoris…


De l’Élysée à l’Afrique

Directeur de la division Afrique depuis le 1er janvier 2016, Bruno Bensasson, 45 ans, polytechnicien et ingénieur des Mines de Paris, a été entre 2006 et 2007 conseiller technique à l’Élysée avant de rejoindre GDF-Suez. Pas encore identifié comme un grand expert du continent au moment de sa nomination, il a néanmoins passé un an à Johannesburg, en stage industriel chez Total, entre 1996 et 1997.


Chiffre d’affaires et dette en baisse

Le grand plan de transformation du groupe, lancé en 2016, a déjà des effets très significatifs.

Si, pour la deuxième année consécutive, le chiffre d’affaires est en baisse de 4,3 % – 66,6 milliards d’euros en 2016, contre 69,9 milliards en 2015 –, la dette nette diminue elle aussi. Elle est ainsi passée sur la même période de 27,7 milliards d’euros à 24,8 milliards (– 10,5 %).

Fermer

Je me connecte