Crise des migrants : l’hospitalité exilée

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Écrivaine rwandaise, lauréate du Prix Renaudot 2012 pour Notre-Dame du Nil.

Des policiers espagnols surveillent un groupe de migrants à Tarifa, en 2015 © Marcos Moreno/AP/SIPA

Écrivaine rwandaise et lauréate du Prix Renaudot 2012 pour son roman « Notre-Dame du Nil », Scholastique Mukasonga évoque dans cette tribune l'accueil réservé aux migrants.

L’homme pourrait-il être défini comme un être-pour-l’exil ? Certains textes religieux sembleraient le donner à penser. Ainsi le mythe biblique place-t‑il l’exil de l’homme à son origine : c’est Dieu qui chasse Adam et Ève de leur patrie édénique. C’est encore la même divinité qui ordonne à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. » C’est dans l’exode d’Égypte que se forme le peuple des Hébreux.

Chacun-chez-soi

Exil choisi, exil contraint, migrants, déplacés, réfugiés, déportés, ce n’est certes pas la colère ou la volonté divines qui décident de l’exil d’un homme ou de l’exode d’un peuple, mais bien les soubresauts de l’Histoire : guerres, persécutions, famines, crises économiques, quand ce ne sont pas les catastrophes naturelles – séismes, sécheresses, modifications inexorables du climat.

À quoi bon la plus riche demeure parmi les étrangers et loin de ses parents ?

La terre où les exilés finiront par échouer n’est pas non plus la terre qu’on leur aurait promise, ils y resteront longtemps étrangers, rongés de nostalgie, et même s’ils réussissent à s’intégrer, à rebâtir une vie nouvelle, soupireront-ils comme Ulysse (qui, lui, retrouvera son Ithaque) : « À quoi bon la plus riche demeure parmi les étrangers et loin de ses parents ? »

Un temps révolu

Il y avait naguère un beau mot pour accueillir l’étranger qui frappe à la porte, un mot qui ferait honte à ceux qui élèvent des murs, qui tendent les barbelés du chacun-chez-soi, du chacun-pour-soi, ce mot, c’était « hospitalité ». Est-ce une utopie ? Est-ce une illusion ? Il fut un temps où, dans les sociétés que l’on disait naguère primitives, archaïques, l’hôte était un être sacré.

Est-ce une utopie ? Est-ce une illusion ? Il fut un temps où […] l’hôte était un être sacré

On ne lui demandait ni d’où il venait, ni où il allait, ni pourquoi il était sur les routes, ni combien de temps il comptait rester chez celui qui l’avait accueilli. L’étranger pouvait en fin de compte être adopté comme un membre de la famille. Cette tradition de l’hospitalité a-t‑elle vraiment existé ? N’est-elle qu’un mythe ? Elle était au moins un idéal.


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Stéfania, ma mère, elle-même, comme toute ma famille, condamnée à l’exil, réservait toujours deux nattes pour le voyageur imprévu qui demanderait l’asile. Puisse chacun de nous avoir toujours une petite natte pour accueillir l’étranger.

Dans les sociétés que l’on disait naguère primitives, l’hôte était sacré.

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