Culture

Maroc : le Tanger littéraire et mythique de Simon-Pierre Hamelin

Simon-Pierre Hamelin, directeur librairie des colonnes, tanger © Hicham Gardaf pour JA

Depuis quinze ans, ce Français tient une librairie mythique nichée dans les hauteurs d’une ville romantique et énergique. Son conseil : flâner.

Tanger est un mythe. Le mieux est donc d’y voyager, hypothèses en bandoulière, pour bien y croire. S’il est vrai que le célèbre compositeur américain Randy Weston y a ouvert un club de jazz, l’African Rhythms Club, et rencontré le gnaoua Abdellah Boulkhair El Gourd, il n’est pas certain en revanche que ce soit un élève de l’architecte espagnol Antoni Gaudí qui ait conçu la quasi-totalité des bâtiments du centre-ville art déco, sinueux et pentu.

Et ce quoi qu’en disent les touristes et les vieux qui tirent sur leur sebsi au pied du Gran Teatro Cervantes, bijou datant de plus d’un siècle, où l’on jouait Othello en anglais au début du XXe. Tanger est fantasmé, à l’instar du séjour de l’auteur américain Jack Kerouac, passé en coup de vent dans la ville, dont les artères sont balayées par le sirocco.

« Ici, on peut se réinventer », sourit Simon-Pierre Hamelin, qui en a fait l’expérience. Ce quadra mordu de littérature et de voyages s’est installé un beau jour dans cette ville accueillante pour relancer l’activité d’une célèbre librairie.

« Dans la Vision 2020, outil stratégique de l’État pour le tourisme, Tanger est considéré comme “destination culturelle” », explique Yahya El Abbassi, du Centre régional du tourisme. Un « positionnement mercatique » qui draine son lot de jeunes, mais aussi de stars, qui s’y font construire des villas, comme l’auteur français Bernard-Henri Lévy, propriétaire d’une vue sans égale sur la mer et les côtes espagnoles que lui partagent les jeunes marocains et les touristes qui s’installent tous les soirs sur les hauteurs dans le fameux café Hafa.


• La librairie des Colonnes

Hicham Gardaf pour JA

Simon-Pierre Hamelin nous accueille dans les bureaux situés à l’étage de la librairie des Colonnes. Un nom bien connu de l’intelligentsia marocaine, qu’elle soit bourgeoise ou anticonformiste, et qui est maintenant associé au nom de l’homme d’affaires et mécène français Pierre Bergé, aujourd’hui décédé, qui en était devenu l’heureux propriétaire en 2009.

« Jean Genet venait récupérer ses cachets de Gallimard ici, à l’époque où il vivait à Larache, un peu au sud », raconte Hamelin. On y trouve aujourd’hui des livres en français, arabe et anglais ainsi que des éditions tangéroises à diffusion confidentielle comme Khbar Bladna, fondée par une peintre américaine, et l’élégante revue littéraire marocaine Nejma, que gère aussi Hamelin.

Fondée en 1949 par un archéologue belge qui tenait salon au milieu des Espagnols républicains en exil, lieu de rendez-vous de Samuel Beckett, Tennessee Williams, Mohamed Choukri et maintenant Abdellah Taïa ou Tahar Ben Jelloun, elle a été reprise en 2003 par Simon-Pierre Hamelin, qui a relancé une activité en déclin et rafraîchi les lieux, envahis par la poussière.


• Le cinéma Rif

Baptiste de Ville d’avray/hanslucas

« Le cinéma occupe une place importante à Tanger », lâche Simon-Pierre Hamelin. Le libraire sait de quoi il parle. Comme tous les Tangérois, il a entendu parler des tournages de James Bond, en 1987 puis en 2015, de celui d’El Chergui, un classique du cinéma marocain, ou encore des balades en ville de Jim Jarmusch, un habitué. Le cinéma Rif, ouvert en 1938, est une salle d’art et d’essai exigeante confiée à la Cinémathèque de Tanger, créée en 2007 par la photographe Yto Barrada. « Le bâtiment, magnifique, posé sur cette place colorée… C’est un symbole, sûrement un des plus beaux de la ville. »


• Le bar Number One

« Le Number One, parce qu’il est au numéro un de l’avenue Mohammed-V. » Simon-Pierre Hamelin souligne l’aspect pratique du nom de son bar préféré, qui ne paie pas de mine et n’apparaît pas dans les guides touristiques. Le patron est accueillant, et les habitués, eux, aiment à préciser que c’est un bar « mieux fréquenté » que ceux des alentours.

On y croise les jeunes initiateurs de Think Tanger, plateforme de réflexion sur l’aménagement urbain qui défend un regard attaché au patrimoine artistique et culturel. Et ça tombe bien, cet héritage, le Number One y baigne : « Un peu plus bas, c’est l’hôtel El Muniria, où William Burroughs a écrit Le Festin nu. » Quelques plumes insolentes de la Beat Generation ont en effet trouvé refuge dans une Tanger dont les Casablancais, accoudés au bar les week-ends, se demandent si elle est plus permissive ou conservatrice que le reste du pays.


• La Villa de France

« La plus belle vue de la ville ? Une des plus belles vues de la ville. La plus belle. » Simon-Pierre Hamelin finit par trancher. Et celle-là vaut le détour, en effet. Dans l’ancien quartier des légations étrangères, le superbe bâtiment a accueilli le peintre français Henri Matisse au début du XXe siècle. « Sa chambre, la 36, a conservé la même vue », précise Hamelin.

Pour adopter la même perspective que Matisse, vous pouvez donc vous rendre dans cet hôtel multiétoilé, classé monument historique en 2003 et qui a rouvert en 2014, ou en Russie, à Saint-Pétersbourg, au musée de l’Ermitage. C’est là que la toile Paysage vu de la fenêtre est présentée au public. « Il y a bien une dernière solution, souffle Hamelin qui nous met dans la confidence. Fin 2018, le Musée d’art moderne de Rabat accueillera la série de toiles peintes à Tanger par Matisse. C’est un événement : l’Ermitage ne prête presque jamais ces toiles. »

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