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L’Afrique en tête… des inégalités

par

Carlos Lopes, professeur d’économie à l’Université du Cap, a été le 8e secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (2012-2016)

Les riches sont chaque année davantage plus riches que les pauvres. © L'oeil de Glez pour JA

Concernant les inégalités, deux rapports qui viennent d’être publiés nous interpellent. Avec la participation du très médiatique Thomas Piketty, le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab) a passé en revue les statistiques de distribution des revenus par quantiles, confirmant la concentration obscène de richesses au profit des 1 % les plus riches de la planète.

Il estime que la moitié de la population la plus pauvre a vu ses revenus augmenter de façon significative, grâce à une forte croissance en Asie. Toutefois, en raison des inégalités toujours plus élevées à l’intérieur de la plupart des pays, les 1 % les plus riches du monde ont vu leur fortune augmenter deux fois plus vite au cours des vingt-cinq dernières années que les 50 % les plus pauvres.

Le niveau des inégalités autour du globe n’a pas été stable au cours des trois dernières décennies. Si la part mondiale des revenus des 50 % les plus pauvres oscille autour de 9 % depuis 1980, celle des 1 % les plus riches est passée de 16 % en 1980 à 22 % en 2000, puis a baissé légèrement par la suite, à 20 %. L’infléchissement observé après 2000 est dû à une réduction des inégalités des revenus moyens entre les pays, tandis que les inégalités intra-pays ont continué d’augmenter. L’Afrique subsaharienne présente plus d’inégalités que l’Europe, l’Amérique du Nord, la Russie ou la Chine. La part détenue par les 1 % les plus riches – stable depuis presque trois décennies – atteint environ 54 %. C’est un scandale. Mais le Brésil, l’Inde ou le Moyen-Orient font encore pire.

 La crise mondiale des inégalités atteint un nouvel extrême, conclut Oxfam

En 2016, Oxfam avait aussi marqué les esprits avec la publication de son rapport à l’intention du Forum de Davos, en montrant que la fortune des 62 milliardaires les plus riches de la planète équivalait à la part détenue par la moitié la plus pauvre de la population mondiale en comparant la liste établie par le magazine Forbes et les calculs de Crédit suisse. En 2018, Oxfam récidive. Cette année, 42 milliardaires suffisent pour obtenir une richesse équivalente à celle de la moitié de la population la plus pauvre. Oxfam en conclut que la « crise mondiale des inégalités atteint un nouvel extrême ».

Pour répondre aux critiques autour de cette comparaison, le rapport inclut une série de statistiques révélatrices, fondées sur les travaux récents de Christoph Lakner, de la Banque mondiale, et de Branko Milanovic, de la City University of New York. Oxfam fait des raccourcis, admettons-le, mais on comprend que, quels que soient les indicateurs utilisés, la conclusion est la même : les inégalités augmentent.

Les effets de la révolution numérique

Pour l’Afrique, ce débat est crucial. Non seulement le continent comprend six pays parmi les dix les plus inégalitaires de la planète, mais le gouffre entre le continent et les pays qui avancent le plus vite ne va cesser de se creuser du fait de l’évolution de la structure des économies. Il s’agit de se rendre compte que la révolution numérique en cours concentre la valeur dans le système financier et dans la propriété intellectuelle. Pour faire simple, on paie plus pour le savoir-faire d’intermédiation, le marketing et la distribution du chocolat que pour les fèves de cacao. Il est facile de dire que cela a toujours été ainsi. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi l’industrialisation d’un continent si riche en matières premières n’était pas bien vue, encore moins recommandée, par les experts qui nous offraient des stratégies de développement. Mais le problème est que la tendance s’accélère.

L’homme le plus riche de la planète est un distributeur : Jeff Bezos, fondateur d’Amazon. Sa fortune, atteignant 100 milliards de dollars, est plus importante que le PIB de 50 pays Africains réunis. En Chine, Jack Ma a vendu via son site Alibaba pour plus de 4 milliards de dollars en une seule journée l’année dernière, plus que le PIB de 15 pays africains. Sa compatriote Yang Huiyan, sixième sur la liste des Chinois les plus riches établie par Forbes, a réussi à placer 6 milliards de dollars en sept jours dans le secteur de l’immobilier, plus que le PIB de 19 pays du continent.

Un modèle structurellement inégalitaire

Si l’on ne peut comparer ces célébrités avec nos prétendus riches africains, comme certains le font sur les réseaux sociaux, nos élites creusent elles aussi les inégalités en continuant de centrer les économies africaines sur les rentes tirées de la vente des matières premières. La poursuite de ce modèle ne fera qu’agrandir le fossé entre l’Afrique et les autres régions du monde, et ces élites ne maintiendront leur train de vie que si elles accaparent une part toujours plus importante de cette rente, au détriment de la majorité, au lieu de transformer les économies de leurs pays.

Avec l’intelligence artificielle, la robotisation, l’impression 3D, nous allons assister à une plus grande altération de la valeur travail. L’Afrique a encore quelques chances de réussir son saut d’impala, à condition de faire vite et de profiter des fenêtres d’opportunités démographiques (jeunesse, urbanisation), climatiques (potentiel immense en énergies renouvelables) et technologiques (innovation frugale) qui s’offrent à elles. Le temps est venu d’agir pour le continent où ont commencé l’expansion humaine et l’utilisation du langage, où sont nés les hiéroglyphes, l’écriture et les mathématiques. Voilà des réalisations plus excitantes et inspirantes que la fierté liée à la richesse de Mansa Moussa.

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