Dossier

Cet article est issu du dossier «La Gambie, un an après Jammeh»

Voir tout le sommaire
Politique

Gambie : Adama Barrow sous pression, un an après la chute de Yahya Jammeh

En arrivant au pouvoir, il avait promis de démissionner au bout de trois ans. Le fera-t-il ? © Jason Florio/REDUX-REA

Un an après le départ de Yahya Jammeh, les Gambiens savourent leur liberté retrouvée mais ont surtout soif de changement. Catapulté à la tête du pays, le nouveau président peine à trouver ses marques et craint toujours un coup bas des partisans de son prédécesseur.

De sa statue, à l’entrée de Banjul, il ne reste que des gravats. Contraint à l’exil le 21 janvier 2017, après avoir été défait dans les urnes, Yahya Jammeh vit désormais dans la moiteur de Malabo et ne fait plus trembler ses concitoyens. Oubliés la police politique, la sinistre prison de Mile 2 et les escadrons de la mort, qui ont fait régner la terreur pendant plus de vingt-deux ans. Les Gambiens sont à nouveau libres de dire ce qu’ils pensent et ne s’en privent pas.

La presse revit après des années de bâillonnement, les ONG ou associations travaillent sans crainte, et les gens peuvent manifester sans être inquiétés. Aux manettes de cette « nouvelle Gambie »qui réapprend doucement la démocratie, un homme sans grande expérience politique : Adama Barrow, 52 ans.

Ce promoteur immobilier, un temps agent de sécurité à Londres pour payer ses études, s’est retrouvé catapulté au pouvoir avec la lourde tâche de succéder à Jammeh. Discret et réservé, l’homme donne encore l’impression de flotter dans son boubou présidentiel et il n’est pas épargné par les critiques.

Certains le jugent peu charismatique, pas assez dynamique ou encore sans vision claire. D’autres l’accusent d’être un « pantin » manipulé par ses anciens alliés de l’opposition sous Jammeh ou par les autorités sénégalaises, qui l’ont accueilli et protégé pendant la crise post-électorale. « Barrow est considéré comme le président du peuple, mais il est encore trop distant. Il faut qu’il communique plus souvent et qu’il explique ce qu’il fait », estime Salieu Taal, avocat et cofondateur du mouvement #GambiaHasDecided, lancé sur les réseaux sociaux en décembre 2016.

Pression populaire

Sylvain Cherkaoui pour JA

Comme en Tunisie ou au Burkina Faso ces dernières années, Barrow et son gouvernement sont surtout soumis à une intense pression populaire. Après plus de deux décennies de dictature, les Gambiens attendent des changements rapides et concrets.

Une impatience à laquelle il sera d’autant plus difficile de répondre que le nouveau chef de l’État a hérité d’une situation économique difficile. Les caisses de l’État sont vides. Jammeh, qui ne faisait guère de différence entre les deniers publics et ses fonds personnels, serait parti avec des dizaines – voire des centaines – de millions d’euros. Il a aussi laissé derrière lui l’une des dettes publiques les plus importantes du continent, évaluée à près d’un milliard d’euros (soit 120 % du PIB).

Les Gambiens, eux, sont confrontés à une hausse des prix des biens de consommation courante, à commencer par ceux du poisson ou de la viande. Ils subissent aussi des délestages quotidiens, avec seulement trois à quatre heures d’électricité par jour dans certains quartiers de Banjul. Seul motif de satisfaction : les touristes britanniques ou scandinaves continuent à venir bronzer sur les plages et à dépenser leurs dalasis dans les bars et hôtels du pays.

Commission Vérité, Réconciliation et Réparation

Pour inverser la tendance, les autorités peuvent compter sur l’appui de différents partenaires étrangers désireux d’accompagner la transition. Soutenu par ses voisins sénégalais, Adama Barrow s’est activé sur le plan diplomatique durant sa première année au pouvoir. Il s’est rendu à Paris, à Bruxelles et, plus récemment, en Chine pour débloquer des aides ou signer des contrats. « Nous avons aussi rompu l’isolement international dans lequel Jammeh nous avait plongés en stoppant la procédure de retrait de la CPI et en demandant notre réintégration au Commonwealth », ajoute Ousainou Darboe, le ministre des Affaires étrangères.

Comme lui, de nombreux Gambiens ont été emprisonnés sous le régime de Yahya Jammeh. D’autres ont été torturés ou tués. Ces innombrables victimes et leurs proches réclament aujourd’hui justice pour les crimes commis depuis 1994. Une tâche titanesque que le gouvernement entend mener sans se précipiter. Mi-décembre, une commission Vérité, Réconciliation et Réparation a été mise sur pied à l’Assemblée nationale. Composée de onze membres qui doivent être nommés d’ici à la fin de février, elle a deux ans pour faire la lumière sur les crimes perpétrés et identifier leurs principaux responsables, qui pourront ensuite être poursuivis par le ministère de la Justice.

« Bring Jammeh to justice »

Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Pour les familles de victimes, la méthode est trop lente et risque de favoriser l’impunité. « Ce n’est pas une question de vitesse mais de qualité. Il ne suffit pas de juger des gens, il le faut le faire de manière irréprochable, répond Abubacarr Tambadou, le ministre de la Justice. Tout le monde ne pourra être satisfait, mais nous sommes obligés de conjuguer justice et réconciliation pour reconstruire notre démocratie. »

En un an, seul un procès s’est ouvert, celui de neuf ex-membres de la défunte Agence nationale du renseignement (NIA) accusés du meurtre de Solo Sandeng, un opposant mort en détention en avril 2016. Plusieurs autres affaires emblématiques, comme l’assassinat du journaliste Deyda Hydara en 2004, sont toujours au point mort. Avec d’autres familles de victimes et des ONG de défense des droits humains, son fils, Baba Hydara, participe à la campagne « Bring Jammeh to justice », qui vise à traîner l’ancien président devant un tribunal. « Que ce soit ici ou ailleurs, nous voulons qu’il soit jugé et qu’il explique ce qui s’est passé, explique-t-il. Pareil pour ceux qui lui ont obéi. Il ne doit y avoir aucune amnistie. »

L’ex-dictateur a beau avoir trouvé refuge en Guinée équatoriale,son ombre plane toujours sur la Gambie. Malgré leurs discours rassurants, les autorités craignent d’éventuelles tentatives de déstabilisation des pro-Jammeh, qui restent nombreux dans l’armée. En un an, une dizaine de soldats considérés comme des jungulers, sorte de tueurs à gages à la solde de l’ancien président, ont été arrêtés. Dans les jours qui ont précédé le 22 juillet, date anniversaire de son accession au pouvoir, dix-huit officiers et soldats qui projetaient d’ébranler le nouveau régime ont été arrêtés.

S’il y a une tentative de déstabilisation, il y a de grandes chances que cela vienne de Kanilai, fief et village natal de Jammeh

Selon une source militaire, ils prévoyaient notamment l’assassinat de plusieurs hauts gradés et membres du gouvernement. Six ont réussi à fuir et se seraient réfugiés dans des pays voisins. Les autres sont actuellement jugés par une cour martiale. Enfin, sept officiers et sous-officiers ont été limogés de l’armée fin 2017 car ils étaient en contact direct avec Yahya Jammeh.

Face à cette situation sécuritaire volatile, la mission de la Cedeao en Gambie (Micega), composée de 500 militaires sénégalais, nigérians et ghanéens, devrait voir son mandat prolongé d’une année supplémentaire en mai. La méfiance est aussi palpable à Kanilai, fief et village natal de Jammeh, à environ 120 km au sud-est de Banjul.

« S’il y a une tentative de déstabilisation, il y a de grandes chances que cela vienne de là-bas », glisse une source militaire. Un bataillon de 500 soldats sénégalais y est donc déployé depuis février 2017 dans le cadre d’un accord de défense entre le Sénégal et la Gambie. Quant aux militaires fidèles à Jammeh qui y étaient positionnés, ils ont été réaffectés et remplacés.

Sans surprise, la réforme de l’armée et des services de sécurité fait donc partie des premiers chantiers ouverts par Adama Barrow. La redoutée NIA a été rebaptisée Services de renseignement d’État, et un nouveau chef d’état-major général des armées, le général Masaneh Kinteh, a été nommé. « L’un de nos objectifs est de changer les mentalités, pour que les militaires comprennent qu’ils ne sont plus au service d’un seul homme mais de la République dans son ensemble », explique le major Lamin Sanyang, porte-parole de l’armée.

De fidèles partisans

Pour consolider la démocratie, Barrow souhaite également restructurer les principales institutions. Mi-décembre, l’Assemblée nationale a ainsi créé une commission constitutionnelle chargée de rédiger une nouvelle loi fondamentale pour remplacer celle promulguée par Jammeh en 1997.

Si celui qui s’était autoproclamé « Babili Mansa » (« le roi qui défie les rivières », en mandingue) est exilé à des milliers de kilomètres, ses partisans sont toujours là. Dans des quartiers de Banjul, certains arborent fièrement des tee-shirts à son effigie sur lesquels on peut lire « Avec Dieu à nos côtés, nous ne perdrons jamais ». Moins d’un an après son départ, ces démonstrations publiques sont parfois peu appréciées.

Début janvier, des rixes ont ainsi éclaté entre des jeunes et des membres de l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC, le parti de l’ex-président). « Malgré les intimidations que nous subissons, nous restons le premier parti de Gambie, et Jammeh est toujours très populaire », vante son ancien directeur de campagne, Yankuba Colley.

Pour lui comme pour les principaux responsables politiques gambiens, les élections locales du 12 avril seront un test électoral majeur. Elles le seront aussi pour Adama Barrow et sa formation, le Parti démocratique unifié (UDP).

Dans les semaines qui ont suivi son investiture, la coalition d’opposants qui lui avait permis de remporter la présidentielle a volé en éclats en raison de rivalités internes. Ses ex-alliés l’accusent de favoriser son parti au détriment des autres. Ils le soupçonnent surtout de ne pas vouloir tenir sa promesse de démissionner au bout de trois ans pour organiser de nouvelles élections.

Des contre-pouvoirs solides

Ces derniers mois, le président et sa garde rapprochée laissent en effet entendre qu’il pourrait aller au bout de son mandat de cinq ans, comme le prévoit la Constitution. « Nous verrons ce qu’il décide, mais il n’aura peut-être pas le choix.

Il a plusieurs contre-pouvoirs solides face à lui : l’Assemblée nationale, la presse, ou encore la société civile », prévient Halifah Sallah, député et ancien porte-parole de la coalition de l’opposition.

Un an après son arrivée au pouvoir sur la pointe des pieds, quasi à reculons, ce président aux airs de M. Tout-le-Monde va-t-il revenir sur sa promesse et s’y accrocher ? « Il sait parfaitement ce qu’il fait, glisse un pilier de l’ex-opposition qui le connaît bien. Il n’est ni stupide, ni faible, et peut se montrer très autoritaire quand il veut. Ce serait une erreur de penser qu’il est facilement manipulable. »


Adama Barrow sous bonne garde

Symbole du manque de confiance des nouvelles autorités dans leur armée, la sécurité rapprochée d’Adama Barrow est toujours assurée par des gendarmes sénégalais de la Micega.

« Une garde présidentielle est en cours de formation. En attendant, tant que nous n’avons pas de garanties sur la loyauté des gens qui doivent protéger le président Barrow, nous préférons assurer cette mission », explique une source militaire ouest-africaine. Le chef de l’État a par ailleurs mis plus de dix mois à s’installer dans la State House, le temps de déménager les nombreuses armes et munitions qui y étaient stockées sous Jammeh.


Chamboule-tout dans l’armée

Le général Masaneh Kinteh a été nommé chef d’état-major général des armées en février, en remplacement du général Ousman Badjie, nommé ambassadeur à Cuba.

Ousman Sowe a pris la tête des Services de renseignement d’État, remplaçant Yankuba Badjie, qui dirigeait la défunte NIA et qui a été arrêté en février.

Le redouté général Saul Badjie, qui dirigeait la garde présidentielle de Jammeh, a suivi l’ancien président en Guinée équatoriale. Les soldats qui composaient cette unité ont fui ou ont été redéployés dans d’autres régiments.

Fermer

Je me connecte