Tourisme

Stratégie : les secrets de la réussite touristique du Botswana

Un groupe d'éléphants dans le Delta du Okavango, au Botswana, en 2013. © Charmaine Noronha/AP/SIPA

Pour diversifier son économie, Gaborone a su tirer parti de son extraordinaire patrimoine naturel. Le pays, qui attire principalement des visiteurs aisés, veut maintenant élargir sa clientèle à la classe moyenne.

Au Botswana, le gouvernement sait que les diamants ne seront pas éternels et essaie de trouver des substituts à ce pilier de l’économie nationale représentant encore 36 % du PIB, mais dont la manne disparaîtra d’ici à vingt ou trente ans. Avec une superficie trois fois supérieure à celle du Sénégal, le pays, qui compte seulement 2,3 millions d’habitants, valorise depuis le début des années 2000 son patrimoine naturel en misant sur le tourisme haut de gamme.

Avec deux zones d’intérêt majeur : le delta de l’Okavango, deuxième delta intérieur le plus grand du monde, qui s’évapore dans le désert du Kalahari, recelant une faune et une flore extraordinaires ; et le nord du parc national de Chobe, où s’est installée la plus importante population d’éléphants au monde (on en dénombre près de 200 000 dans le pays). En dix ans, le secteur touristique, appuyé par les pouvoirs publics, a connu une croissance exceptionnelle. Ses revenus sont passés de 561 millions de dollars en 2005 à 1,1 milliard de dollars en 2016, d’après les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme, activité qui fait vivre aujourd’hui plus de 200 000 personnes.

Nous nous positionnons sur un créneau semblable à celui des Seychelles et du Rwanda, fait valoir le responsable marketing de l’Organisation du tourisme botswanais

Une belle réussite quand on la compare à la performance du Kenya – 48,5 millions d’habitants, mondialement connu pour ses safaris, mais handicapé par les questions politiques et sécuritaires –, qui a réalisé un chiffre d’affaires touristique de seulement 824 millions de dollars en 2016. « Nos clients choisissent le Botswana pour la possibilité de voir des animaux sauvages dans des espaces non clôturés, ce qui devient plus rare, y compris dans les pays africains réputés pour les safaris », note Malcolm Robinson, directeur des opérations botswanaises du groupe sud-africain AHA, qui gère le Chobe Marina Lodge, à Kasane, doté de 66 chambres, ainsi que le tour-opérateur local African Odyssey. La formule fonctionne bien, puisque son taux d’occupation annuel approche 70 %.

Dans l’Okavango, la plupart des camps de luxe, qui ne peuvent accueillir chacun qu’une douzaine de touristes, affichent des performances meilleures encore, avec plus de 80 % de taux d’occupation. « Nous nous positionnons sur un créneau semblable à celui des Seychelles et du Rwanda, qui donnent accès à un environnement préservé et à un niveau élevé de prestations », fait valoir Jillian Blackbeard, responsable marketing de l’Organisation du tourisme botswanais, pour qui les pays de safari – Kenya et Tanzanie – ne jouent pas dans la même catégorie et attirent des clients moins exigeants.

 Les acteurs trop petits ont du mal à survivre, notamment parce qu’ils n’ont pas la notoriété et le réseau nécessaires à l’international, explique le directeur général de Chobe Holdings

Derrière ce succès national, on trouve une poignée de sociétés, majoritairement détenues par des Botswanais et des Sud-Africains blancs qui ont été les pionniers du secteur il y a vingt ou trente ans. À l’époque, les visiteurs, essentiellement occidentaux, venaient avant tout pour chasser. Ces cinq dernières années, l’industrie s’est concentrée entre les mains de six groupes majeurs. « Les acteurs trop petits ont du mal à survivre, notamment parce qu’ils n’ont pas la notoriété et le réseau nécessaires à l’international », fait valoir Jonathan Gibson, directeur général de Chobe Holdings, l’un des groupes majeurs du secteur. « Dans notre métier, la confiance entre le tour-opérateur, qui confie des touristes, et son partenaire local, qui les prend en charge, est essentielle. Une fois qu’elle est établie, le tour-opérateur ne va pas voir ailleurs », décrypte encore Gibson, qui rivalise avec Wilderness Safaris, Great Plains, Belmond Safaris ou Kwando Safaris.

Désormais militants de la protection de l’environnement – la chasse a été totalement interdite au Botswana en 2014 –, ces groupes locaux ont tous su s’adapter et grandir par croissance externe, avec des acquisitions de lodges, hôtels et camps de safari, en bonne entente avec les pouvoirs publics, qui leur ont délivré les autorisations nécessaires pour travailler dans les réserves et les parcs nationaux.

Jonathan Gibson, figure historique du secteur

Cet essor s’est fait en étroite collaboration avec les grands tour-opérateurs de safari de luxe, tels Ker & Downey, And Beyond ou Tourvest, presque tous américains et sud-africains. Conséquence : d’après l’Organisation du tourisme botswanais, les Sud-Africains – là encore, essentiellement blancs – constituent le premier contingent de touristes du pays (près de 70 000 chaque année), tandis que les Américains sont ceux qui dépensent le plus, représentant 52 % des revenus du secteur. Viennent ensuite les touristes anglais et allemands.

Le parcours de Jonathan Gibson, figure historique du secteur, illustre bien cette évolution. Arrivé d’Afrique du Sud, il a commencé au début des années 1980 en rachetant le Chobe Game Lodge – doté de 90 chambres – au sud-africain Southern Sun, qui se désengageait de la région en raison de la guerre chez le voisin zimbabwéen. Puis il a racheté progressivement une série de camps luxueux dans le delta de l’Okavango – regroupés au sein de Ker & Downey Botswana –, ainsi que plusieurs établissements dans le désert du Kalahari, dans la bande de Caprivi, en Namibie (qui jouxte le parc de Chobe). Il a également fondé une compagnie d’aviation, Safari Air, qui convoie ses clients d’un site à l’autre.

Son groupe Chobe Holdings affiche aujourd’hui un revenu annuel de près de 24 millions d’euros et un bénéfice confortable de plus de 5,6 millions d’euros pour son exercice 2016-2017. Il a été le premier groupe de tourisme à être coté à la Bourse de Gaborone, en 1999, peu avant son concurrent Wilderness Safaris, qui s’est lui davantage déployé en dehors du Botswana (Afrique du Sud, Kenya, Namibie, Rwanda, Seychelles, Zambie et Zimbabwe).

Développement des grands groupes

L’actuel ministre du Tourisme et de l’Environnement, Tshekedi Khama II, frère du président, Ian Khama, a favorisé le développement de ces grands groupes, peu nombreux, donc plus faciles à contrôler sur les questions environnementales et sociales. Mais si le secteur souhaite continuer d’afficher la même croissance, il ne pourra miser exclusivement sur le delta de l’Okavango et le parc de Chobe, où les hébergements arrivent déjà presque à saturation en saison haute (de juillet à novembre).

Surtout, il lui faudra trouver un moyen d’ouvrir le secteur à des groupes locaux, notamment pour accueillir une clientèle moins fortunée. Dans le delta de l’Okavango, on doit débourser près de 1 000 dollars (835 euros) la nuit en juillet et en août. Plus abordable, à Kasane, le long de la rivière Chobe, une nuit dans un lodge coûte au minimum 250 dollars.

Le Botswana ne deviendra jamais une destination touristique de masse, et ce n’est pas souhaitable, estime Jillian Blackbeard

Attirer une clientèle issue de la classe moyenne permettrait aussi au pays de bénéficier de séjours plus longs. « Pour les clients aisés, le Botswana est très rarement la seule destination. Un séjour dans l’Okavango est en général couplé avec un séjour en Afrique du Sud, au Cap ou sur la Garden Road, une chasse dans la bande de Caprivi, en Namibie, et un saut aux chutes de Victoria », explique Malcolm Robinson, du groupe AHA. « Mes clients allemands arrivent généralement de Namibie ; ils viennent au Botswana pour les animaux et repartent ensuite chez eux via Windhoek », indique quant à lui Mike Gunn, dirigeant de Thobolo’s Bush Lodge, proche du parc de Chobe, qui essaie de se positionner sur le créneau milieu de gamme, avec un hébergement à 150 dollars la nuit.

« Le Botswana ne deviendra jamais une destination touristique de masse, et ce n’est pas souhaitable, estime Jillian Blackbeard. Pour continuer le développement de notre filière, nous misons sur de nouvelles zones, notamment dans le désert du Kalahari, avec des offres axées sur la culture, l’aventure et le sport. Nous avons lancé la Toyota Desert Race, le Khawa Dune Challenge and Cultural Festival et le festival de danse Makgadikgadi », explique la responsable, qui espère ainsi prolonger le séjour des touristes et accroître les revenus de la filière, créer davantage d’emplois et mieux répartir les bénéfices du secteur.

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