Politique

Rwanda : Neil Turok et Paul Kagame, le scientifique et le président

Le fondateur de l’AIMS avec le président rwandais, à Kigali, le 1er décembre 2015. © PR Rwanda

Alors que les parents du Sud-Africain Neil Turok s’étaient battus pour la démocratie, l’astrophysicien s’est, lui, associé à Paul Kagame pour la recherche. Séduit par la « rationalité » de sa gouvernance.

L’histoire commence sous l’apartheid, en 1962, dans la région du Cap. Le petit Neil n’a que 3 ans lorsque ses parents, Ben et Mary Turok, sont jetés en prison. Ce couple est blanc, mais il veut la libération de la majorité noire. Il milite donc aux côtés du Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, alors interdit. Les Turok passeront respectivement trois ans et six mois en détention, avant de s’exiler avec leur fils, d’abord au Kenya, puis en Tanzanie et en Grande-Bretagne.

Depuis, le petit Neil est devenu grand. Et même très grand : cet homme souriant, âgé de 59 ans aujourd’hui, est un astrophysicien de renom. Il a travaillé avec le célèbre Stephen Hawking à Cambridge, en Angleterre ; il a enseigné à Princeton, aux États-Unis. Et, depuis 2008, il dirige le prestigieux Institut Périmètre de physique théorique de Waterloo, au Canada.

Une nouvelle élite scientifique africaine

Mais il n’a pas oublié le combat de ses parents. À sa façon et avec ses compétences, il le poursuit. En 2003, il a racheté un petit hôtel désaffecté à Muizenberg, près du Cap, pour y former une nouvelle élite scientifique africaine avec des méthodes d’enseignement innovantes. « En Afrique, l’enseignement souffre, plus encore qu’ailleurs, de l’apprentissage par la répétition et le par-cœur, nous avait-il expliqué lors d’une rencontre à Kigali en avril. Nous avons fondé l’Institut africain de sciences mathématiques [AIMS] avec l’envie de casser cette mentalité. Nous n’avons ni notes ni examens. Et nous encourageons nos étudiants à tout remettre en question. »


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Paul Kagame fut l’un des tout premiers chefs d’État africains à s’intéresser à cette initiative. Dès 2008, le président rwandais devient l’un des parrains de l’AIMS, qui commence à ouvrir des centres un peu partout sur le continent. Kigali applique alors son plan de développement Vision 2020, qui prévoit de faire du Rwanda une économie basée sur la connaissance.

Deux ans avant l’échéance, cette ambition paraît inatteignable dans les délais. Kagame ne l’a pas abandonnée pour autant. Ces dernières années, il a même accéléré sa collaboration avec l’AIMS, véritable pierre angulaire du projet.

En 2016, le gouvernement rwandais a obtenu l’installation d’un des campus de l’institution à Kigali en le finançant pour moitié. Cela lui a permis de placer davantage d’étudiants rwandais sur ses bancs. Mais cela ne lui suffisait pas. Après plus d’un an de négociations, le gouvernement a obtenu en 2017 que l’AIMS installe son siège à Kigali.

« L’écosystème de la connaissance »

Ce n’est pas tout : le Rwanda a lancé un projet d’« écosystème de la connaissance », qui doit inclure à terme un institut de recherche dans les sciences quantiques baptisé « Quantum Leap Africa ». Pour cela aussi, l’engagement personnel de Turok sera déterminant : l’institut qu’il dirige, au Canada, est leader dans ces disciplines novatrices. « Les plus grandes sociétés américaines achètent leurs ordinateurs quantiques au Canada : elles sont incapables de les produire elles-mêmes ! souligne-t‑il malicieusement. En dix ans, nous pouvons construire un centre de recherche très sérieux dans ce domaine en Afrique. »

Paul Kagame l’a nommé vice-président de son Conseil national des sciences et technologies, un poste non rémunéré créé pour l’occasion. Il est ainsi devenu l’un de ceux que Kigali appelle binairement les « amis du Rwanda » : les personnalités qui le font bénéficier de leur réseau international, tels les anciens président américain Bill Clinton et Premier ministre britannique Tony Blair.

Celui de Turok est essentiellement composé de grands scientifiques qu’il fait venir dans les centres de l’AIMS, comme le mathématicien français Cédric Villani. En avril, il avait par ailleurs convié à Kigali le Belge François Englert, Prix Nobel de physique, pour l’inauguration de « l’écosystème ». Jusque-là, ce dernier n’avait jamais mis les pieds en Afrique subsaharienne.

Il est arrivé au pouvoir au milieu d’une catastrophe et il a eu pour stratégie de construire une société basée sur la connaissance, estime Tudok

Turok ne s’en cache pas : il admire Kagame. « Il est arrivé au pouvoir au milieu d’une catastrophe et il a eu pour stratégie de construire un système rationnellement géré et une société basée sur la connaissance. Ce gouvernement avait pensé avant nous à presque tout ce que nous faisons. »

Hésitations avant de se lancer

Pour autant, le scientifique a longuement hésité avant de se lancer dans cette aventure rwandaise. Une implantation à Kigali présentait certes beaucoup d’avantages, comme le soutien de l’État (le Rwanda finance le projet à hauteur de 25 à 30 millions de dollars sur cinq ans et consent à des exemptions de taxes) ou la levée des visas pour les Africains, très utile pour des étudiants venus des quatre coins du continent. Mais elle rencontrait aussi un problème majeur : les violations récurrentes des droits de l’homme, en particulier de la liberté d’expression.

Depuis qu’il a mis fin au génocide des Tutsis et pris le pouvoir en 1994, le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame règne en maître sur le pays. En août 2017, celui-ci a été réélu avec 99 % des voix et 98 % de participation, selon la commission électorale rwandaise.

Des opposants tels que Diane Rwigara n’ont pas pu concourir face à lui. Elle a depuis été arrêtée et placée en détention pour « faux et usage de faux » et « incitation à l’insurrection ».

Certains dissidents du FPR ont pour leur part connu une fin tragique, tel l’ancien chef des renseignements Patrick Karegeya, assassiné dans son exil sud-africain.

Gael R. Vande weghe / Illume pour JA

Les Occidentaux jugent que leur système est le meilleur. C’est pourtant faux, et on peut le démontrer

La science a pourtant « besoin de discussions ouvertes et de critiques des idées, sans restriction », rappelle Neil Turok. Cette idée est très ancrée dans sa famille. En Afrique du Sud, ses parents, Ben et Mary, élus députés de l’ANC lors des premières élections démocratiques, en 1994, dénoncent sans retenue les dérives de leur parti.

Ben Turok a notamment été l’un des premiers à appeler publiquement l’actuel président, Jacob Zuma, à la démission, en raison des accusations de corruption dont celui-ci faisait l’objet. Il n’est pas certain qu’il aurait pu en faire autant s’il avait été membre du FPR.

Neil Turok a toutefois décidé de se lancer dans l’aventure rwandaise en pariant sur l’avenir : « Nous avons dit clairement au gouvernement que nous n’étions pas son outil. En nous accueillant, il se dit selon moi explicitement favorable à la pensée critique. S’engager est le seul moyen de contribuer à résoudre le problème. »

Peut-être ses propres doutes sur le système démocratique occidental, en particulier depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis, l’ont-ils aidé à passer le cap. « Les Occidentaux jugent que leur système est le meilleur. C’est pourtant faux, et on peut le démontrer, estime-t‑il. Personne n’a le monopole de la bonne façon de gouverner un pays. »

Un discours que Kigali ne renierait pas. « La démocratie est en crise partout, avait ainsi estimé la ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo dans une interview à Jeune Afrique en juillet. Notre pays a décidé de se doter d’un système consensuel. L’affrontement politique n’en fait pas encore partie. »

Neil Turok promet néanmoins que ses étudiants et professeurs se sentiront totalement libres à Kigali. « Ce sont des gens brillants et ouverts. S’il y a quelque chose qu’ils n’aiment pas, ils en parleront. »


Des antennes aux quatre coins du continent

L’Institut africain de sciences mathématiques (AIMS) a été créé en 2003 par Neil Turok en partenariat avec six universités : deux britanniques (Cambridge et Oxford), une française (Paris-Sud 11) et trois sud-africaines (Le Cap, Le Cap-Occidental et Stellenbosch).

Il dispose de six centres répartis sur le continent : en Afrique du Sud (2003), au Sénégal (2011), au Ghana (2012), au Cameroun (2013), en Tanzanie (2014) et au Rwanda (2016). Son siège a été transféré à Kigali en 2017.

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