Cinéma

Cinéma – « I am not a witch » : sorcellerie, superstitions et patriarcat

Les supposées sorcières, attachées à d’énormes bobines pour éviter qu’elles ne s’envolent& © DR

Dans un premier long-métrage grinçant, I Am not a Witch, la Zambienne Rungano Nyoni dénonce un système archaïque et détraqué, gangrené par la corruption et les violences faites aux femmes.

C’est peut-être le film africain le plus réussi de l’année 2017, et il est signé d’une réalisatrice de seulement 35 ans. Rungano Nyoni est née à Lusaka, en Zambie. Arrivée au pays de Galles à l’âge de 9 ans, elle retourne régulièrement dans son pays d’origine, où elle a puisé le sujet d’I Am not a Witch.

Dans un village, au terme d’un simulacre de procès, une enfant, accusée de sorcellerie, est envoyée dans un camp avec des femmes adultes à qui l’on prête des pouvoirs maléfiques. Les camps de sorcières existent bel et bien en Zambie, ou au Ghana par exemple, où la cinéaste s’est rendue pour se faire une idée de l’horreur et de l’absurdité qu’il y a à confiner de simples mortelles victimes de croyances. Mais son film n’est pas un documentaire. Plutôt un conte de fées dramatique, beau et puissant, mettant en cause un système patriarcal bâti sur les superstitions, l’ignorance et la cupidité.

Des femmes captives

Visuellement d’abord, le long-métrage est une claque, très douce heureusement. Chaque plan ou presque fonctionne comme un tableau. Des rubans qui rattachent les supposées sorcières à d’énormes bobines (pour éviter qu’elles ne s’envolent !) dessinent dans le ciel, sur des paysages semi-désertiques, de virevoltantes arabesques, donnant un cachet très graphique au film.

Les captives dorment, chantent, se déplacent, cultivent la terre ensemble, formant des ballets magiques aussi ensorcelants que pathétiques. Sur les visages grimés des mauvaises fées, dans leurs accoutrements grotesques, on croit parfois reconnaître la touche de Goya, peintre espagnol qui fustigea l’Inquisition et la chasse aux sorcières.

Du groupe se détache la nouvelle venue, Shula, incarnée par la très jeune actrice Margaret Mulubwa. Avec son regard magnétique, son jeu toujours juste, et malgré un texte limité à quelques mots, l’actrice débutante force l’empathie du spectateur pour elle et ses sœurs de malheur.

Réquisitoire contre une société dominée par les hommes

Le conte, qui semblait au départ une attaque en règle des superstitions, gagne peu à peu en profondeur. I Am not a Witch est aussi un réquisitoire contre une société dominée par les hommes. évidemment, aucun sorcier n’est pourchassé. Les mâles sont ceux qui jugent, exploitent et oppriment un petit peuple de captives qui n’a jamais son mot à dire… Les bandelettes-chaînes fonctionnant bien entendu comme une métaphore du sort réservé au « sexe faible ».

Un infâme fonctionnaire change les sorcières en attractions pour touristes, ou monnaie leurs prétendus pouvoirs. À travers lui, c’est aussi l’État qui est visé : la puissance publique est incapable de mettre fin à ces pratiques d’un autre âge, et ses agents en profitent pour se remplir les poches. On pourrait croire qu’I Am not a Witch nous décrit un problème dépassé, mais la bande originale, alternant entre Vivaldi, Schubert et Kanye West, entre autres clins d’œil très contemporains à la culture pop (la perruque de « Rahina »), vient nous rappeler que le sujet est intemporel. La fable est une histoire bien réelle ; elle s’est déroulée et se déroule encore aujourd’hui.

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