Littérature : « L’Art de perdre », un hommage aux vaincus de la guerre d’Algérie

L’auteure en septembre 2017, à Paris. © joel saget/AFP

Dans sa fresque « L’Art de perdre », prix Goncourt des lycéens, Alice Zeniter raconte l’histoire d’une famille hantée par son passé. Et livre la version des vaincus algériens de la guerre d’indépendance.

« Personne ne t’a transmis l’Algérie. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’un pays, ça passe dans le sang ? » Ifren, artiste de rue à Alger, apostrophe ainsi celle à qui il sert de chauffeur, la jeune Naïma. Née en Normandie, d’une famille d’origine algérienne, comme on dit, elle vient de traverser la Méditerranée pour la première fois de sa vie et s’apprête, après un court séjour sur la terre de ses ancêtres, à regagner la France. « Tu viens d’ici mais ce n’est pas chez toi », insiste Ifren, car « ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout ».

Naïma ne tenait pas, « comme ces Français qui rentrent au bled pour les vacances » et que veut brocarder Ifren, « à être aussi algérien(ne) que les Algériens ». Elle travaille en France dans une galerie d’art dont le directeur opportuniste a jugé bon d’organiser, en ces temps d’islamophobie, une rétrospective de l’œuvre d’un peintre algérien, un Kabyle qui a pris pour nom d’artiste le pseudonyme Lalla, en hommage à Lalla Fatma N’Soumer, grande résistante anticolonialiste du XIXe siècle.

Et elle est venue tenter de convaincre tous ceux qui possèdent certains des dessins ou des tableaux de l’artiste de les lui confier pour les exposer ou les vendre. Un voyage professionnel qu’elle avait hésité à entreprendre. Elle savait, évidemment, qu’il la confronterait à son histoire familiale, aux silences de ses parents et de ses grands-parents sur ce qui les a conduits à vivre en France sans jamais retourner, fût-ce pour des vacances, en Algérie.

« Conte de fées »

Alice Zeniter, en avril 2017. © Photo Astrid di Crollalanza / Flammarion

L’événement miraculeux qui déclenche tout est fondé sur une histoire véridique qu’on appelait chez elle « le conte de fées »

Naïma, c’est le porte-parole d’Alice Zeniter dans ce roman qui raconte à la manière d’une épopée le parcours, de 1930 à aujourd’hui, de trois générations d’une famille ressemblant fort à celle de l’écrivaine. « Enfant, j’ignorais pourquoi on n’allait pas en Algérie », dit-elle. Le lecteur comprendra vite pourquoi, dès la première partie du récit, la plus passionnante, qui se passe avant et pendant la guerre d’Algérie. L’événement miraculeux qui déclenche tout est fondé, assure Zeniter, sur une histoire véridique qu’on appelait chez elle « le conte de fées ».

Ali, le grand-père de Naïma, paysan montagnard kabyle, aîné d’une famille si pauvre qu’il a dû s’engager dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, trouve dans le cours d’un oued un ustensile qui se révèle être un pressoir. On lui confie donc les récoltes d’olives pour les transformer en huile. Et voilà que sa famille, qui subsistait chichement avec la pension de militaire d’Ali dans un paysage escarpé appelé « la crête », à côté de Palestro – la Lakhdaria d’aujourd’hui –, devient subitement riche.

À la fin des années 1940, Ali accède au rang de notable et achète quantité de « ces parcelles minuscules qu’ont laissées aux fermiers des années d’expropriation et de séquestres ». Ceux-ci « acceptent de [lui] revendre leurs terres en le remerciant de les sauver d’une autre vente, plus honteuse, aux Français, qui les exclurait définitivement de la communauté ». On acquiert une voiture puis un appartement en ville, signe ultime de la réussite. Mais…

La guerre d’Algérie

Mais voilà que survient la guerre d’Algérie. Ali, président de l’association des anciens combattants de son village, veut avant tout protéger ses membres, inquiets à l’idée de perdre leur pension puisque les indépendantistes exigent qu’on rompe toutes les relations avec le colonisateur. Et il ne croit guère aux chances de succès du FLN face à la puissante armée française, qu’il a connue de l’intérieur. Un FLN qui, de surcroît, brime la population avec ses interdictions (de fumer, de boire, etc.) et, plus grave, commet des attentats visant ceux qui ne soutiennent pas son combat. Ali, volontiers entêté, refusera de donner des gages aux moudjahidine.

Pis : pour assurer la quiétude des siens et des autres villageois, il accepte bientôt, sans se rendre vraiment compte qu’il a ainsi franchi le Rubicon, de fréquenter et de renseigner à l’occasion le capitaine français qui dirige avec plus de doigté que les autres militaires les opérations de « pacification » dans la région. Ainsi, sans s’être jamais formellement engagé dans la guerre ni s’être déclaré contre l’indépendance, il pourra être considéré, même si c’est par un abus de langage, comme un harki.

Le sort des harkis

Alice Zeniter. © Photo Astrid di Crollalanza / Flammarion

Alice Zeniter conte alors le terrible sort des familles de harkis parquées en France dans des camps qui ressemblent fort à des camps de concentration

Arrive 1962, le cessez-le-feu, le FLN a gagné. Les collaborateurs des Français sont tous désignés comme des traîtres. Au moment du référendum qui consacre officiellement l’indépendance, Ali constate que les ouvriers ont cessé de venir au travail. Des enfants lui jettent des pierres. De récits de vengeance en nouvelles d’assassinats de harkis ou réputés tels, il est de plus en plus inquiet pour les siens. Il estime bientôt qu’il n’a plus le choix : il va retrouver, non sans difficulté, le capitaine avec lequel il avait sympathisé et obtient – nouveau « miracle » en ces temps où l’armée française abandonne à leur sort ses supplétifs indigènes – d’être évacué avec femme et enfants vers la métropole.

Commence la seconde partie de l’ouvrage, dont le « héros » est l’un des fils d’Ali, le jeune Hamid, qui deviendra le père de quatre filles, dont Naïma. Alice Zeniter conte alors le terrible sort des familles de harkis parquées en France dans des camps qui ressemblent fort à des camps de concentration avant qu’elles rejoignent, parfois beaucoup plus tard, des domiciles à peine plus accueillants.

Ali, condamné à travailler dans les forêts puis à l’usine, a tout perdu, et en particulier sa fonction et sa dignité de patriarche. Il est « rétréci ». Hamid, lui, ne rêve que de s’échapper de l’univers étouffant et dégradant où vit sa famille, ce qu’il fait bientôt en épousant Clarisse, une « gentille fille » qu’il a rencontrée encore étudiant, à Paris.

Une reconstitution biaisée ?

Toute cette histoire, Naïma ne la découvre que par bribes à l’occasion de son voyage en Algérie. D’où cette histoire qu’elle propose au lecteur et qui est autant la sienne que celle – certes romancée – de la famille d’Alice Zeniter, petite-fille de harki. Écrivaine déjà confirmée avec quatre romans célébrés par la critique, cette normalienne vient d’obtenir son plus grand succès – ainsi que divers prix littéraires, dont le Goncourt des lycéens – avec cette fresque sur la guerre d’Algérie et ses suites vues du côté harki. Armée de son style très imagé – trop imagé peut-être ? –, elle emporte le lecteur dans sa reconstitution brillante, qu’on imagine conçue comme une sorte de thérapie nécessaire.

Mais, l’ouvrage refermé, il est difficile de ne pas ressentir un malaise persistant concernant l’exercice auquel elle s’est livrée avec talent et habileté. Le livre a le mérite de tenter de raconter une nouvelle version de la guerre d’Algérie, celle des perdants, qui vient heureusement se rajouter à la multitude de récits héroïques célébrant les vainqueurs. Mais ce faisant elle légitime, fût-ce contre sa volonté, un récit qui dédouane, parfois sans nuance, l’attitude des collaborateurs des Français pendant la colonisation et qui « oublie » au passage de faire apparaître le courage de ceux qui ont choisi, à la différence d’Ali, de sacrifier leur existence pour soutenir la cause anticolonialiste de l’indépendance. À trop se préoccuper des exactions – bien réelles – du FLN pendant la guerre et du sort terrible des familles de harkis ensuite, ne raconte-t‑on pas une histoire qui serait finalement aussi biaisée que celle servie en face ? Et qui ne peut que plaire à tous ceux qui n’ont toujours pas accepté le verdict de l’Histoire ?


Au temps de la colonie…

Simple coïncidence ? En même temps que L’Art de perdre, d’Alice Zeniter (Flammarion), de nombreux textes ayant pour cadre l’Algérie et son histoire et dont les auteurs sont de nationalité ou d’origine algérienne sont parus ces trois derniers mois. On retient d’abord Nos richesses, de Kaouther Adimi (édité au Seuil), récit qui a pour arrière-plan l’histoire d’une librairie mythique d’Alger. Il y a également Climats de France, d’Annie Richeux (chez Sabine Wespieser), un premier roman virtuose dont l’héroïne, qui navigue entre la France et l’Algérie, part à la découverte de son passé.

Enfin, pour répondre à une remarque de son père (« Tu n’as jamais été un vrai pied-noir ! »), Jean-Marie Blas de Roblès tente de dissiper le mystère de cette identité dans L’épaisseur de la chair (Zulma), qui mêle saga familiale et histoire de l’ancienne colonie. Comme le prix Goncourt des lycéens 2017, tous ces ouvrages reviennent sur le temps de l’Algérie française, comme si était venu le moment pour des écrivains qui ne l’ont pas connue d’en parler sans retenue et sans tabou. Un symptôme du temps présent ?







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