Musique : Sarkodie, king du rap africain et papa

Highest, le nouvel album de Sarkodie, Sarkcess Music ©

De retour avec un cinquième album studio, Highest, le patron du rap africain a été métamorphosé par la naissance de sa fille.

Quelques indices discrets laissent penser que la star a la tête ailleurs. Arrivé sous une pluie battante dans le hall d’accueil d’un hôtel parisien, Sarkodie (de son vrai nom Michael Owusu Addo) ne laisse transparaître aucune trace d’agacement… Au contraire, il parle déjà, dans un demi-sourire, de Londres où il doit se rendre le soir même, avant de retourner au Ghana en famille.
Lentement, l’artiste de 29 ans s’enfonce dans les doux abîmes d’un canapé moelleux, jette un index fébrile sur Instagram et son compte Facebook pour avoir des nouvelles de ses proches. Pendant l’entrevue, il a le temps de suçoter goulûment trois bonbons à la fraise offerts par l’hôtel en laissant traîner les emballages sur le canapé… et oublie même ses Ray-Ban sur une table en quittant les lieux*.

Que s’est-il passé dans la vie de cet incroyable bûcheur pour qu’il semble à présent aussi dispersé ? La réponse est sur la pochette de son cinquième album studio, intitulé Highest. Dans les bras solides du rappeur, de dos, une adorable gamine nous fixe. Il s’agit de Titi, son premier enfant, née le 28 mars 2016.

Les « Sarkofans » (nom officiel donné aux amateurs du chanteur, citoyens de la « Sarkonation ») n’apprendront rien. Le king du hip-hop africain alimente son compte Instagram (« tracysarkcess ») d’innombrables photos et vidéos de sa progéniture. Titi dans une robe en tulle, Titi qui mange un gâteau truffé de personnages Disney, Titi déguisée en Minnie, Titi qui boit du lait de coco, Titi qui babille et semble réclamer du riz frit… Même la date de sortie de l’album, le 8 septembre dernier, a été calée sur celle du baptême de la petite fille, l’année précédente.

J’étais à l’hôpital avec ma femme quand ma petite fille est venue au monde… Rien n’est comparable à ce que l’on ressent à ce moment-là

« J’ai choisi le titre Highest car mon disque fait référence aux moments les plus puissants que j’ai vécus dans ma vie, explique Sarkodie en lâchant momentanément son téléphone portable. J’étais à l’hôpital avec ma femme quand ma petite fille est venue au monde… Rien n’est comparable à ce que l’on ressent à ce moment-là. » Le daddy cool ghanéen reconnaît que l’expérience l’a profondément transformé en tant qu’homme et en tant qu’artiste.

« Je suis devenu quelqu’un de plus responsable… Je ne peux plus me permettre d’imprudence, j’ai trop à perdre et à faire perdre aux miens. Je fais aussi plus attention aux messages que je délivre. » Dans le single Pain Killer, devenu le hit de son album (plus de 9,5 millions de vues sur YouTube), Sarkodie renvoie à leurs bikinis toutes les groupies qui tentent de le séduire, aucune ne peut être comparée à « son bébé », la femme de son cœur, à qui il promet le mariage.

Rangé, le rappeur ? Il n’a en réalité jamais été de ceux qui jouaient au pimp ou au dealer, comme beaucoup de ses confrères américains. « Je peux apprécier l’art, les punchlines, l’attitude, le “swag” de ceux qui font du rap de gangsters, reconnaît Sarkodie. Mais je ne me retrouve pas dans ce style-là. J’ai toujours écrit à propos de ce que je vivais, et ça, ce n’est pas moi. Pour mes vidéos, c’est la même chose. Je veille à ce qu’on n’aille pas trop loin, que ça reste décent, même si l’on y voit de jolies filles. Ce n’est pas parce que les autres enregistrent des clips dans des clubs de strip-tease que je dois faire pareil. »

9e personnalité africaine la plus riche du continent

Sur la pochette de son album, un autre détail attire l’attention, le t du mot « highest » changé en croix chrétienne. Lui qui s’est déjà produit dans des églises (surnommé à ces occasions Angel Michael) se définit avant tout comme un croyant. Il explique que le succès planétaire de son tube Adonai, un des noms de Dieu en hébreu ancien, est une bénédiction divine. « Je suis chrétien, mais je ne suis pas fermé aux autres religions, qu’elles soient musulmane ou autres… L’important c’est de vivre dans l’amour, la compassion, de participer à la création d’un monde meilleur. »

Ouvert sur les croyances, les influences, Sarkodie se pose une seule limite : la compromission, notamment artistique. « J’ai fait beaucoup de collaborations par le passé [avec Ludacris, Busta Rhymes, Miguel, T-Pain, Mavado, Trey Songz…]. Je pensais que c’était important pour que ma musique existe partout dans le monde, explique celui que Forbes Africa a identifié cette année comme la 9e personnalité africaine la plus riche du continent. Bien sûr, quand tu entres dans ce game, dans cette compétition, on te demande de renier un peu ton identité. À Rome, fais comme les Romains ; si tu veux jouer à Paris, trouve un featuring qui t’aidera à te faire connaître… Mais il ne faut pas perdre de vue qui l’on est. »

C’est l’âme de ma musique qui me permet de me connecter à ceux qui m’écoutent

Parti de rien, Sarkodie est resté un défenseur fidèle de l’azonto, danse ghanéenne née dans les années 2000 et reproduisant les gestes du quotidien. Il écrit et rappe toujours dans sa langue natale, le twi, parlé par « seulement » 6 à 9 millions de personnes dans son pays. « Ce serait plus simple de passer à la radio en chantant en anglais, c’est sûr, reconnaît-il. Mais je ne veux pas vendre ce que je suis. Vous savez, je n’ai pas commencé à rapper pour être riche ou célèbre, mais pour faire sortir mes émotions. J’étais un gamin solitaire, j’avais besoin de m’exprimer, comme pour une thérapie, et naturellement je l’ai fait dans mon dialecte. Cela n’a pas changé. »

Quand on lui demande s’il est étonné qu’une foule de fans à travers le monde reprennent en chœur des titres dont ils ne comprennent pas un mot, il prend quelques secondes de réflexion. « Bien sûr, cela m’étonne toujours un peu. Mais les émotions n’ont pas besoin des mots pour toucher les gens. C’est l’âme de ma musique qui me permet de me connecter à ceux qui m’écoutent. Lorsque j’écoute Youssou Ndour, je n’y comprends strictement rien non plus, et pourtant j’adore : sa musique a une âme. »

« Rapperholic 2017 »

Considère-t‑il toujours la musique comme une thérapie, lui qui a tout : succès, amis, famille aimante ? « Oui, parce que plus tu vas loin, plus tu ressens de la pression », lâche la star avant d’expliquer qu’il offense les gens sans même le vouloir, juste en étant celui qu’il est. « Quand je me sens un peu déprimé, aujourd’hui encore, je mets du son, je pousse le volume et je commence à écrire. » Comme lorsqu’il était ce gosse isolé et maigrelet, élevé par une mère célibataire dans un quartier pauvre de la ville portuaire de Tema. Pour Sarkodie, père de famille comblé, millionnaire, tout a changé et rien n’a changé.

Et quand il explique qu’il envisage de faire une pause musicale pour pouvoir mieux s’occuper de ses proches, on a un peu de mal à le croire. N’a-t‑il pas organisé, le 25 décembre dernier, un gigantesque concert, « Rapperholic 2017 », au centre de conférences international d’Accra ?

Les enfants défavorisés, son combat

En juillet 2013, le rappeur crée la Sarkodie Foundation avec l’ambition d’aider les enfants démunis. Depuis, la structure a fait de multiples dons à des orphelinats, mais a également offert des cadeaux : sacs de riz, casquettes, cartables… L’artiste a toujours à cœur ce projet. « Je sais ce que c’est de vivre dans l’obscurité, sans amour, de ne plus avoir d’autre échappatoire que la drogue ou le suicide. J’essaie, à mon échelle, de donner au moins de l’attention à ces enfants et, dès que je le peux, de me rendre personnellement dans les orphelinats pour parler directement avec eux. C’est impossible de dire quel impact cela peut avoir sur eux, mais je dois le faire. »

Jay-Z, son héros

Sarkodie se reconnaît deux mentors. Le premier est son compatriote Obrafour, de douze ans son aîné, rappeur qui lui a permis de se faire une place dans le milieu musical, et qu’il considère encore aujourd’hui comme « une légende ». Un océan le sépare du second, la superstar américaine Jay-Z. Quand on lui demande s’il envisage de faire un jour une chanson avec lui, le Ghanéen ne semble pas pressé.

« Ce serait bien, mais je préférerais avoir une conversation, connaître son état d’esprit du moment. Ce que j’aime, c’est ce qu’il représente. Il n’a jamais fait de compromis, il a imposé ses chansons au sommet des charts en restant lui-même… Or je sais à quel point c’est difficile quand on commence à avoir du succès et que ton entourage te rend confus sur tes objectifs. Jay-Z est resté cohérent toute sa carrière jusqu’à aujourd’hui, c’est un modèle pour moi. »

*Nous invitons l’article à contacter la rédaction s’il souhaite récupérer sa paire, elle est en lieux sûr.

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